1879 : L’égalité hommes-femmes votée par le congrès ouvrier

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Il y a cent trente ans, au congrès ouvrier de Marseille, Hubertine Auclert jetait le premier pont entre le féminisme et le socialisme. Un événement fondateur dans une relation qui, par la suite, devait se caractériser principalement par une longue stagnation entrecoupée de régressions puis de poussées sporadiques.

Toute sa vie, Hubertine Auclert (ici, en 1910) lutta pour la cause des femmes.

La salle des Folies-Bergères, à Marseille, est pleine à craquer depuis trois jours quand, en ce mercredi 22 octobre 1879, Hubertine Auclert monte à la tribune tendue de velours rouge pour s’adresser à la foule ouvrière. C’est une jeune bourgeoise de 31 ans, énergique et éloquente. Une tâche a priori rude l’attend. Elle doit faire voter au congrès ouvrier socialiste une résolution réclamant l’égalité civile, politique, économique et sociale des hommes et des femmes. Face à elle, 132 délégués de sociétés ouvrières ou de groupes socialistes de tout l’Hexagone… et un auditoire de 1500 à 1800 spectateurs venus assister aux débats !

C’est seulement la troisième fois que les organisations ouvrières de France tiennent des assises. Après le massacre de la Commune de Paris, qui a décapité le mouvement socialiste, il a fallu attendre cinq ans pour que la tenue d’un congrès ouvrier soit autorisée. Dans les deux premiers, Paris (1876) et Lyon (1878), les positivistes [1] et les mutuellistes proudhoniens ont dominé. Des orientations extrêmement modérées ont prévalu, et parmi elles, la stricte délimitation des rôles hommes-femmes : en 1876, l’homme devait pouvoir travailler pour pourvoir aux besoins de son foyer, « la femme ayant pour devoir d’élever ses enfants, de pourvoir à l’éducation de la famille ». Quant à la transformation de la société, elle devait passer par le développement légal de coopératives de production et de consommation.

À Marseille, retournement complet de situation. Les thèses révolutionnaires vont l’emporter grâce à une coalition « collectiviste » mêlant marxistes, anarchistes et « socialistes » sans étiquette précise [2]. Les coopératives ouvrières sont rangées au magasin des accessoires ; le socialisme résultera de la socialisation des moyens de production et de distribution, confiés à la gestion des travailleurs. Pour finir, les congressistes lancent le processus de fondation d’un parti de classe, qui répondra au nom de Fédération du parti des travailleurs socialistes de France (FPTSF). Les positivistes et les proudhoniens, tétanisés par cette vague collectiviste inattendue s’inclinent sur à peu près tous les sujets. Même sur la question des femmes, qui leur est chère, Hubertine Auclert et plusieurs autres déléguées leur clouent le bec.

Interdite de parole au congrès féministe

Auclert, qui a sans doute été la première militante française à se revendiquer « féministe » [3], est déléguée par une association qu’elle a fondée en 1876 et qui compte une quinzaine d’adhérentes : le Droit des femmes. Un an auparavant, le Congrès international du droit des femmes, timoré, l’a interdite de prononcer à la tribune un discours en faveur du droit de vote.

Hubertine Auclert (1848-1914).
Orpheline, elle a passé plusieurs années au couvent. Elle en est ressortie en 1869, anticléricale, et a commencé à militer pour les droits des femmes, qui aux points de vue civique et politique sont alors traitées comme des enfants. C’est surtout la lutte pour le droit de vote qui mobilise son énergie. Elle fonde l’association suffragiste Le Droit des femmes en 1876 et animera l’hebdomadaire La Citoyenne de 1881 à 1891. Elle sera candidate invalidée lors de plusieurs élections.

Écœurée, elle a demandé à être inscrite comme oratrice… au congrès ouvrier alors en préparation, et qui devait consacrer une séance à la question des femmes. Ses relations à la rédaction du journal Le Prolétaire, dans lequel elle a déjà publié un manifeste et plusieurs articles féministes, lui permettent d’obtenir cette tribune [4]. Ce qu’attend Hubertine Auclert de ces assises du prolétariat militant, c’est une approbation, un appui pour des idées qui, même au sein du mouvement féministe « officiel » sont jugées trop avancées.

Marseille va être, sur ce plan, un vrai succès.

Va-t-elle parler aux congressistes de la condition des ouvrières ? Non. Elle connaît peu la question [5]. Elle vient au congrès « non parce qu’elle est ouvrière », mais en tant que femme, « c’est-à-dire exploitée », comme elle le déclare d’emblée à l’auditoire. Elle se déclare « esclave déléguée de 19 millions d’esclaves » et vient proposer aux assises du prolétariat « un pacte d’alliance défensif et offensif contre nos communs oppresseurs ». En quelques phrases introductives, Hubertine Auclert a posé la question en deux termes fondateurs : la dénonciation d’une exploitation économique spécifique des femmes ; la nécessité d’une lutte autonome des femmes pour y mettre fin.

Tout son discours va développer ces deux idées, avec des arguments judicieusement choisis pour son auditoire. Comment désapprouver, par exemple, l’autonomie de la lutte des femmes, quand les délégués ouvriers eux-mêmes, tirant la leçon des révolutions trahies de 1789 et 1848, décident justement, à Marseille, de fonder un Parti de classe totalement indépendant de la bourgeoisie ?

Après cette entrée en matière qui pose les enjeux, c’est selon une gradation parfaitement maîtrisée – et sous des applaudissements croissants – qu’Hubertine Auclert développe chaque tronçon de son discours.

Un discours adapté au public

Après avoir facilement assommé, à coup d’arguments scientifiques, les rétrogrades qui pensent que la femme est d’une nature inférieure à l’homme, elle se tourne vers ceux qui, sans en nier la réalité, considèrent que la question des femmes est secondaire, et que sa solution est subordonnée à la réalisation d’une société nouvelle. « Hélas ! tonne-t-elle, sans garantie, j’ai bien peur que l’égalité humaine, prêchée par toutes les écoles socialistes, ne soit encore que l’égalité des hommes entre eux, et que les femmes soient dupées par les hommes du prolétariat comme les prolétaires l’ont été par les bourgeois. »

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Près de trente ans plus tard, en 1908, Hubertine Auclert participa à un bris d’urne lors des élections municipales à Paris, pour protester contre l’interdiction du vote des femmes (illustration du Petit Journal du 17 mai 1908).

Hubertine Auclert en vient ensuite au droit de vote des femmes. Terrain glissant car, pour des raisons différentes, elle risque d’y rencontrer l’opposition aussi bien à droite qu’à gauche. À droite par conservatisme. À gauche par révolutionnarisme. Il faut dire que, en 1879, la proximité supposée de la révolution sociale est un authentique débat, qui peut déterminer un militant à admettre ou à rejeter des réformes immédiates jugées dilatoires. Le droit de vote des femmes peut être mis dans le même sac, et il est probable que bien des délégués qui ne rêvent que des barricades de 1871, haussent les sourcils quand Hubertine Auclert plaide que « nous n’en sommes pas encore à cette société future, et, pour l’édifier de manière à ce que les femmes ne soient pas lésées, il leur faut le droit de travailler à l’édifier ; il leur faut l’outil qui se trouve au pouvoir de l’homme : le bulletin de vote ».

Auclert revient ensuite sur un terrain où elle est plus susceptible d’avoir l’appui des collectivistes : l’indépendance économique de la femme, c’est-à-dire le droit au travail et au salaire. Il faut qu’elle ait son propre salaire, parce que « la femme cessera de se croire l’obligée de son mari quand, au point de vue économique, tous deux seront réciproquement indépendants. » Et de pointer du doigt le travail domestique, invisible parce que non rétribué, et qui dans le mariage n’échoit qu’aux femmes. Sans doute parce qu’à l’époque il n’existe pas de structure d’accueil gratuite pour les enfants [6], Auclert n’envisage pas le partage des tâches. Elle admet implicitement que, dans les couples avec enfant, un des conjoints doit tenir le ménage pendant que l’autre travaille à l’extérieur. Mais elle soumet aussitôt une idée iconoclaste : que le travail domestique soit rémunéré, afin que même si elle est mère au foyer, la femme ait le même pouvoir économique que son mari. « L’homme ne recevrait pas, gratuitement, de services d’une étrangère ; il n’est que juste qu’il indemnise […] sa compagne de son labeur. » L’objectif pourtant, c’est d’alléger « le fardeau de la maternité » pour reprendre une expression courante de l’époque : il faut que l’éducation des enfants soit à la charge de la collectivité publique, comme presque tous les socialistes le réclament. Dans ce cadre futur, elle réclame « l’instruction intégrale, les mêmes facilités de développement physique, moral, intellectuel, professionnel » pour les femmes que pour les hommes.

Remarquée par la grande presse

Le discours d’Hubertine Auclert fait sensation. Ovationnée par la salle, elle est, le lendemain, nommée présidente de séance. Sa motion sera ensuite adoptée par les congressistes [7]. Ce vote contribue à faire du congrès un événement retentissant. La grande presse l’enregistre. Le Petit Parisien, qui se classe à l’époque dans la gauche anticléricale, y consacre sa Une. La rédaction « félicite de tout son cœur » la « citoyenne Auclert » et signale que si la France est en retard sur les droits des femmes, en comparaison d’autres pays, la décision de Marseille est de bon augure, car « quand la classe ouvrière […] accepte un progrès, recommande une réforme, on peut dire que l’affaire est en bonne voie » [8].

En fait, le succès est fragile. Dans ces assises du prolétariat qui sont en même temps les assises d’un socialisme balbutiant et fiévreux, les délégués, peu expérimentés, laissent parfois le cœur l’emporter sur la réflexion. D’Hubertine Auclert, ont-ils applaudi davantage les arguments ou la prestation ? Des attitudes laissent planer le doute. Ainsi Joseph Bernard, délégué de Grenoble, et un des chefs de file de l’anarchisme naissant, se déclare en séance « pour le principe de l’égalité absolue » mais, concrètement, prend le contre-pied d’Hubertine Auclert sur presque chaque point. Malgré tout, il contresigne « avec des réserves » sa motion finale et la vote !

Le faux pas d’Hubertine Auclert

La convergence, éclatante à Marseille, entre la pointe avancée du féminisme et le socialisme montant va être de courte durée. Leurs chemins vont rapidement se séparer, pour des raisons structurelles, mais aussi du fait d’erreurs politiques. La première à commettre un faux pas est Hubertine Auclert elle-même. Après Marseille, le congrès du Havre, en novembre 1880, voit la première scission du Parti ouvrier. Positivistes et proudhoniens tiennent leur propre congrès d’un côté ; collectivistes anarchistes et étatistes de l’autre. Hubertine Auclert, finalement hostile au collectivisme, préfère rester avec les proudhoniens… malgré leur antiféminisme viscéral ! L’acte peut paraître étonnant, mais il est tout à fait représentatif des contradictions qui pendant trente ans sépareront le mouvement féministe du mouvement ouvrier. Après cela, Auclert ne remettra plus les pieds dans le mouvement socialiste et se consacrera exclusivement au droit de vote, avec son journal La Citoyenne.

Au sein du socialisme, c’est un groupe emmené par Léonie Rouzade, l’Union des femmes, qui va assurer la relève. Mais ce groupe parisien, affilié à la FTSF [9], ne suivra pas les recommandations d’Auclert à Marseille, qui invitait les femmes à se constituer en puissance autonome pour espérer se faire entendre. L’Union des femmes n’essaiera guère de s’adresser largement aux femmes, et se concevra surtout comme un lobby féministe au sein d’un parti masculin, essayant à grand peine de lui faire voter des résolutions de congrès [10]. Quand les revendications féministes auront finalement été intégrées au programme du parti, en 1885, le groupe de Rouzade aura périclité, et avec lui l’expérience d’un groupe de femmes affiliées « en tant que femmes » et non en tant que travailleuses à un parti socialiste.

Isolement des féministes socialistes

C’est sur cet échec à associer féminisme et socialisme que s’achèveront six années d’efforts inaugurées par le discours d’Hubertine Auclert à Marseille. Ce sera ensuite le long hiver. Les ex-Communardes, souvent renommées et adulées, n’apporteront aucun appui, se désintéressant du féminisme (Louise Michel) ou ne le découvrant que tardivement (Paule Mink). Leur fierté prolétarienne leur faisait de toute façon mépriser les associations féministes bourgeoises, qui le leur rendaient bien [11]. Les quelques militantes désireuses d’associer féminisme et mouvement ouvrier – Marie Bonnevial, Maria Vérone, Marianne Rauze, Madeleine Pelletier, Hélène Brion ou encore Élisabeth Renaud – se retrouveront généralement bien isolées.

Coincées entre un mouvement féministe « officiel » essentiellement bourgeois et un mouvement ouvrier essentiellement machiste qui se vouent un égal mépris, il manquera longtemps à ces militantes une véritable base sociale pour exister politiquement.

Il faudra attendre la décennie 1910 pour voir une nouvelle poussée de la question féministe au sein du mouvement ouvrier. L’émergence du syndicalisme des instituteurs et – surtout – des institutrices façonnera alors un nouveau groupe social à la fois salarié, féminin, politisé et suffisamment nombreux [12] pour former une pépinière de militantes capables de « compter » dans le paysage politique et syndical.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)

[1Le positivisme, aujourd’hui défunt, faisait reposer l’émancipation de la classe ouvrière sur la collaboration des classes, l’accès à la propriété pour tous et une confiance quasi mystique dans les progrès de la science.

[2Contrairement aux idées reçues, l’anarchisme français s’est construit contre les aspects conservateurs du vieux proudhonisme. Ce n’est que progressivement qu’il reconnaîtra une part de l’héritage de Proudhon.

[3Michelle Perrot, Mon histoire des femmes, Seuil, 2006, p. 210.

[4Charles Sowerwine, Les Femmes et le Socialisme, FNSP, 1978.

[5Madeleine Rebérioux, Christiane Dufrancatel, Béatrice Slama, « Hubertine Auclert et la question des femmes à “l’immortel congrès” », Romantisme n°13, 1976.

[6L’école gratuite et obligatoire ne sera votée que trois ans plus tard.

[7On ne connaît pas le résultat exact du scrutin ni le détail des votes.

[8Jean Frollo (pseudonyme collectif de la rédaction), « La question des femmes au congrès de Marseille », Le Petit Parisien, 27 octobre 1879.

[9C’est le nom officiel du parti après 1882, l’année où les marxistes en sont expulsés. Les anarchistes l’ont quitté l’année précédente.

[10Contrairement aux autres groupes affiliés, il ne publie même pas ses dates de réunion dans la presse du parti. Sowerwine, op. cit.

[11Sowerwine, op. cit.

[12Le seul secteur industriel qui ait compté de nombreuses syndiquées actives a longtemps été les Tabacs, mais ses militantes ne participaient pas aux débats autres que corporatifs. A ce sujet, lire Madeleine Guilbert, Les femmes et l’organisation syndicale avant 1914, CNRS, 1966. La Fédération nationale des instituteurs et institutrices (c’est son nom exact) s’adosse à la CGT en 1907.

 
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