Il y a cent vingt ans

1899 : La « splendid little war » hispano-américaine

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Si depuis leur naissance, au XVIIIe siècle, les États-Unis sont devenus progressivement une grande puissance agricole, puis, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une grande puissance industrielle, leur rôle international est toutefois encore limité. Et il faudra attendre leur intervention dans la guerre hispano-américaine de Cuba, en 1898, pour voir éclore véritablement, et à grande échelle, leur vocation impérialiste.

Jusqu’à la fin du XIXe, le rapport au monde des Étatsuniens était défini, en 1823, par la doctrine du président John Monroe. Elle énonçait le principe de la non-intervention des États-Unis en Europe, et leur reconnaissance sur le continent américain des colonies européennes. En revanche, toujours selon cette doctrine, les États européens s’engageaient à ne plus étendre leur influence au-delà de leurs colonies.

Dès le milieu du XIXe siècle, cependant, les États-Unis révisent progressivement cette doctrine isolationniste. Et c’est surtout vers les années 1880 qu’ils en donnent une définition nouvelle, plus interventionniste  : l’expansion territoriale sur le continent américain, voire au-delà, se justifiera dés lors que la sécurité et l’intérêt des États-Unis l’exigeront. Cette doctrine demeure aujourd’hui le prétexte pratique à chaque intervention étasunienne.

Mission divine

Le renouveau nationaliste s’appuie en grande partie sur la théorie de la «  destinée manifeste  », remontant aux Puritains du XVIIe siècle en Nouvelle-Angleterre, justifiant le rôle des États-Unis dans le monde en termes quasi-divins. Relancée après l’annexion du Texas en 1845, pour John Sullivan, son auteur, les États-Unis vaincraient tous ceux qui tenteraient de «  s’opposer à leur politique ou de faire obstacle à leur puissance, de limiter leur grandeur et d’empêcher la réalisation de leur destin manifeste, qui est de se répandre sur le continent pour assurer le libre épanouissement de millions de personnes qui, chaque année, se multiplient…  ».

Le darwinisme social inspire également un certain nombre d’auteurs. Selon cette théorie, très en vogue de la fin du XIXe siècle, la sélection naturelle concernerait aussi les peuples et certains d’entre eux, supérieurs aux autres, seraient faits pour dominer et pour éduquer. Les nationalistes placent la civilisation occidentale au-dessus de toutes les autres et les États-Unis sont à leurs yeux les plus aptes et les plus logiquement «  destinés  », par leur dynamique de progrès, par leur «  intégrité morale  », à répandre leur modèle de liberté et de culture. Les actions entreprises s’éclairent donc d’une «  mission  », et s’accompagnent le plus souvent d’un discours moral et idéaliste où les guerres sont autant de «  croisades  », au nom d’une supposée «  volonté divine  ».

Les rapports avec le Royaume-Uni – l’ancien colonisateur – demeurent complexes et tendus, mais les deux pays se retrouvent pour défendre certaines valeurs communes. L’ultranationalisme qu’est le Jingoïsme au Royaume-Uni, influence certains milieux américains qui partagent avec Rudyard Kipling l’idée du «  fardeau de l’homme blanc  ». La «  race  » anglo-saxonne devrait dominer le monde pour apporter le modèle de liberté, de démocratie et de progrès que les autres ne connaissent pas ou auxquels ils ne sont pas capables, seuls, d’accéder.

L’irrésistible essor économique

La conscience du «  rôle  » des États-Unis s’explique en partie par l’ampleur et la vitesse de son développement économique. À la fin du XIXe siècle, ils sont devenus une grande puissance économique. Leur population atteint 75 millions d’habitants en 1900, puis 106 en 1920. Ils occupent un espace immense, aux multiples ressources, et leur unité territoriale est symboliquement réalisée en 1869 avec l’achèvement de la liaison ferroviaire transcontinentale, leur assurant la maîtrise de l’espace national.

Puissance agricole, ils sont aussi, et davantage, une puissance industrielle. En 1913, leur production industrielle représente 35,5 % de la production mondiale, dépassant ainsi celle du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne réunis. La balance commerciale, positive depuis 1894 le demeure sans interruption jusqu’en 1971, est significative de l’évolution. Les produits de l’agriculture sont de plus en plus dominés par les biens industriels  : les États-Unis vendent du kérosène, des machines-outils, des machines agricoles, du coton manufacturé… Les grands trusts américains – Standard Oil, l’US Steel, International Harvester – commencent à pénétrer le marché mondial.

La place des États-Unis dans le monde, qui devient éminente sur le plan économique n’a pas encore de contrepartie sur le plan de la politique internationale. Pour certains de ses dirigeants, un rôle doit donc légitimement lui revenir, au nom même de sa nouvelle puissance économique. Leurs perspectives expansionnistes trouvent un écho favorable chez beaucoup d’hommes d’affaires, notamment de l’Est, ainsi qu’auprès des farmers, soucieux de trouver des débouchés à une production excédentaire sans cesse croissante.

Durant la splendid little war, les Rough Riders du lieutenantcolonel Théodore Roosevelt, lancent l’assaut décisif sur les collines de San Juan Hill.

Une autre donnée justifie les visées expansionnistes des apôtres de l’impérialisme américain, c’est l’arrêt des dynamiques intérieures liées à la notion de «  frontière  ». En 1890, la conquête de l’Ouest se termine et la «  frontière  » est déclarée fermée  : étant achevée, il n’y a plus de terres non peuplées à l’intérieur du territoire américain  ! Or, selon l’historien américain Frederik Jackson Turner, la «  frontière  », ce front, cet espace incertain où se mêlent la vie sauvage et la vie civilisée, a forgé le caractère américain et même la «  démocratie américaine  ». Elle a également constitué une «  soupape de sécurité  » aux turbulences socio-économiques potentielles.

Les milieux d’affaires sont divisés. Cependant le contexte social et économique les pousse à soutenir les idées expansionnistes. La dépression économique de 1893-1897 résonne pour beaucoup comme un avertissement. Le syndicalisme révolutionnaire progresse et inquiète la bourgeoisie américaine. Pour elle, la démocratie et son modèle sont en danger. Il faut, dès lors trouver un moyen de juguler les effets secondaires de l’industrialisation, c’est à dire l’émergence de «  classes dangereuses  » nées de la misère sociale fatalement liée au progrès économique. La «  frontière  » n’offrant plus de perspectives, c’est au dehors qu’il faut trouver des solutions. Les évènements cubains lui en donnent l’occasion...

La colonne vertébrale d’un éclair au chocolat

La guerre hispano-américaine de 1898 tire son origine d’une révolte des Cubains contre le gouvernement espagnol. L’île de Cuba appartient depuis 1492 à la Couronne d’Espagne. C’est l’une des dernières colonies de Madrid. C’est la plus grande île des Antilles, avec une position très favorable sur les routes maritimes internationales. Les États-Unis s’y sont toujours intéressés. Les compagnies américaines y exploitent d’ailleurs les plantations de sucre, de fruits, de tabac et le minerai. Les investissements y dépassent les 50 millions de dollars et le commerce avec Cuba représente 7 % de l’ensemble des échanges extérieurs des États-Unis.

En 1895, une révolte éclate, due en grande partie à une taxation de 40 % des États-Unis sur les importations de sucre. Pour les paysans cubains la misère s’accroît encore davantage, car le sucre fournit 80 % des ressources de l’île. Face à la crise sociale, Madrid refuse de céder aux insurgés. José Marti déjà héros d’une première révolte (1868-1879), est tué le 19 mai 1895. Le général espagnol Valeriano Weiler exerce une répression brutale  : des milliers de cubains sont emprisonnés dans des camps de concentration. 200 000 personnes y meurent.

Les Étatsuniens prennent fait et cause pour les Cubains avec des collectes de fonds et l’envoi d’armes aux révoltés. Des associations protestantes soutiennent l’intervention, mais c’est surtout à une certaine presse, notamment dans le Middle West agricole et conservateur, que revient le rôle essentiel. Ces yellowpapers à sensation (presse jaune), appellent au soutien des Cubains révoltés. Les journaux les plus virulents sont le New York World de Joseph Pulitzer et le New York Journal de William Hearst. Le général Weyler y est surnommé le « boucher », « la hyène humaine »… Chacun des deux quotidiens tire à 700.000 ou 800.000 exemplaires et n’hésite pas à utiliser des photos «  chocs  », des «  scoops  », où la véracité est souvent déformée.

L’entrée en guerre est réclamée comme une «  croisade  », en vertu de la doctrine Monroe, des principes de la démocratie américaine et de la supériorité de la race anglo-saxonne. Si les milieux d’affaires appréhendent une déstabilisation monétaire et boursière, les annexionnistes américains font valoir que c’est au contraire la non-intervention qui menacerait leurs intérêts économiques. Les partisans de celle-ci gagnent de plus en plus d’influence.

La victoire étasunienne et ses conséquences

Le président McKinley (1896-1901) cède finalement aux pressions des bellicistes. Un évènement fortuit va l’y forcer. Le 15 février 1898, en rade de la Havane, un cuirassé des États-Unis, Le Maine, est détruit par une mystérieuse explosion. L’opinion publique américaine croyant à un attentat espagnol, est scandalisée. L’absence de réaction du président apparaît comme une insupportable faiblesse. « McKinley n’a pas plus de colonne vertébrale qu’un éclair au chocolat » dit de lui Théodore Roosevelt, le secrétaire-adjoint à la Marine.

Le président prend en compte l’attitude de l’opinion publique, des organisations protestantes, des milieux politiques et même des milieux d’affaires favorables à la guerre. Le 29 avril, il déclare la guerre à l’Espagne.

La splendid little war, telle est l’expression utilisée par John Hay, le secrétaire d’État américain en juillet 1905, pour désigner la guerre hispano-américaine. Aux États-Unis la population s’enflamme. Les dons affluent  : Helen Gould, une des américaines les plus fortunées, offre son yacht et 100 000 dollars. Plus de 20 000 volontaires s’enrôlent dans l’armée, entretenus en partie par les banquiers de Wall Street. Parmi ces volontaires, figurent les Rough Riders du lieutenant-colonel Théodore Roosevelt, qui lance l’assaut décisif sur les collines de San Juan Hill.

Le 15 février 1898, en rade de la Havane, un cuirassé des États-Unis, Le Maine, est détruit par une mystérieuse explosion. Cet événement va pousser le président étatsunien à déclarer la guerre à l’Espagne le 29 avril.

Cependant, c’est sur mer que les combats décisifs ont lieu. Dans le Pacifique, dès le 27 avril, l’amiral George Dewey quitte Hong-Kong et fait route vers les Philippines, une autre possession espagnole. Le 1er mai, ses navires détruisent la flotte espagnole dans la baie de Manille et font le blocus de la ville. Auparavant, le 3 juillet, la flotte espagnole de Cuba avait été détruite dans le port de Santiago. Le 10 décembre 1898 est signé à Paris le traité de paix entre l’Espagne et les États-Unis. Cuba devient autonome. À titre d’indemnité, Madrid cède aux Étatsuniens Porto Rico et l’île de Guam, la plus importante des îles Marianne dans le Pacifique. Enfin, les États-Unis achètent les Philippines à l’Espagne pour la somme de 20 millions de dollars.

D’une position isolationniste, les États-Unis passent, à partir de cette année 1898, à une position interventionniste et expansionniste, qui inaugure une constante tout au long du XXe siècle, et jusqu’à aujourd’hui  : le même socle théorique de la «  Destinée manifeste  » pour justifier les visées impérialistes étatsuniennes  ! De Roosevelt à Truman, de Reagan à Bush, d’Obama à Trump, la sémantique use des mêmes termes  : croisade, axe du bien, axe du mal, mission. Les époques changent, mais une même certitude demeure  : God is on our side (Dieu est de notre côté, Bob Dylan en a fait une chanson qui illustre cette croyance et les massacres perpétrés en son nom). À partir de là, tout est permis, quel qu’en soit le prix.

Jérémie Berthuin (AL Gard)

 
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