1903 : Les suffragettes passent à l’action directe

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Les féministes n’ont pratiquement jamais utilisé la violence comme outil de revendication. Mais après plusieurs décennies de revendications sans résultats, les suffragettes britanniques du début du XXe siècle l’ont fait, portant ainsi la question du droit de vote des femmes au centre des questions sociales et politiques. En créant le 10 octobre 1903 la Women’s Social and Political Union (Union sociale et politique des femmes) Emmeline Pankhurst a décidé d’inaugurer une nouvelle étape dans cette lutte, avec un mélange détonnant : autocratie et militantes dévouées ; actions radicales et violentes mais revendications réformistes ; socialisme initial et droitisation importante...

Mabel Capper et un groupe de suffragettes manifestent devant le tribunal de police, à Londres, en 1911.

Dès la fin du XIXe siècle, le féminisme européen s’articule autour de cinq grands axes de revendications : une meilleure éducation pour les femmes, la fin de la dépendance conjugale et le droit au divorce, l’autodétermination des corps avec le contrôle des naissances (et la fin du corset), l’indépendance économique et le droit au travail, les conditions de travail en ce qui concerne plus particulièrement les luttes des femmes ouvrières. En Grande-Bretagne, ce sont surtout la lutte contre l’exploitation sexuelle et la conquête du droit de vote qui mobilisent les féministes.

En 1866 déjà, une première pétition pour le droit au suffrage féminin fut acceptée par le Parlement britannique mais rejetée par le premier ministre. L’air du temps est cependant porteur puisque des éléments extérieurs au combat des femmes en alimentent la légitimité.

En 1867, le suffrage censitaire masculin est considérablement élargi grâce à l’action conjointe d’hommes politiques et des manifestations de masse, et le corps électoral passe de 1 million à plus de 2 millions d’électeurs. On peut donc augmenter le nombre d’électeurs.

De 1899 à 1902, les Britanniques combattent les Boers (colons d’origine néerlandaise) en Afrique du Sud, avec pour justification l’exigence de droits pour les citoyens britanniques immigrés dans les États boers. Il est possible à un État de faire la guerre à un autre pour des droits civiques dont le droit de vote. Ce même État qui refuse le droit de vote à ses citoyennes sur son propre sol.

La National Society for Women’s Suffrage (Société nationale pour le vote des femmes) est créée en 1867 et utilise les moyens traditionnels de pression sur le Parlement et organise des manifestations de rue pour revendiquer le droit de vote pour les femmes. La National Union of Women’s Suffrage Society (Union nationale des sociétés pour le vote des femmes) lui succédera à partir de 1897, poursuivant la même stratégie.

Nouvelle génération

Emmeline Pankhurst, militante du Labour Party (Parti travailliste) avait créé en 1889 avec son mari, militant socialiste du même parti, une organisation revendiquant le droit de vote des femmes mariées aux élections locales. À la mort de son mari en 1903, et découragée par les organisations existantes de défense des droits des femmes, elle fonde, avec ses filles Christabel, Sylvia et Adela, et avec des militantes socialistes, la Women’s Social and Political Union, WSPU (Union sociale et politique des femmes).

Dans l’échelle des moyens revendicatifs qui va des techniques de propagande à la violence physique en passant par la désobéissance civile et la non-violence active, elle choisit la violence, disant s’inspirer du mouvement nationaliste irlandais, autour du slogan « Des actions, pas des mots ». Les médias ont alors perdu tout intérêt pour le combat pour les droits des femmes, les meetings font rarement l’objet de reportages et les courriers et articles sont refusés. La WSPU est donc convaincue qu’il faut changer de méthode pour obtenir un écho médiatique. Les « suffragettes » apparaissent, par opposition aux suffragists de la NSWS ou de la NUWSS.

Mais le Labour Party désapprouve la WSPU parce qu’elle réclame le droit de vote pour les femmes dans les mêmes conditions que pour les hommes, c’est-à-dire pas pour toutes les femmes. Seulement un tiers des hommes ont le droit de vote avec les critères du suffrage censitaire en vigueur.

La première action « violente » est celle de Christabel qui, éjectée en 1905 avec une autre militante d’un meeting du parti libéral où elles étaient venues porter la question du vote des femmes en criant sans arrêt pendant l’allocution du ministre « Quand le parti libéral donnera-t-il le droit de vote aux femmes ? », cracha sur un policier. Elles firent cinq et sept jours de prison, puisqu’elles avaient refusé de payer l’amende.

Les actions offensives des membres de la WSPU se succèdent alors : elles s’enchaînent à des lampadaires ou aux grilles du Parlement, provoquent des incendies ou coupent les fils du télégraphe. Alors que la NUWSS avait mis 5.000 femmes en mouvement dans les rues de Londres en février 1907, la WSPU en fait descendre 50.000 en 1908, mais on compte jusqu’à 200.000 manifestantes au plus fort de la mobilisation.

Autocrates et martyres

En 1907, Emmeline et Christabel Pankhurst annulent la conférence annuelle de la WSPU et annoncent qu’elle sera dirigée par un petit comité. Des militantes leur reprochaient déjà de prendre les décisions sans consulter les autres membres et déploraient également l’influence d’un petit groupe de femmes riches sur l’organisation. Adela et Sylvia Pankhurst, sont elles-aussi critiques. À l’automne, plus de 80 femmes partent pour créer la Women’s Freedom League (Ligue pour la liberté des femmes) qui refuse la violence mais refuse aussi d’obéir aux lois écrites contres les femmes. Elles ne participent pas au recensement et ne paient pas leurs impôts.

Une militante en 1910.

Pendant l’été 1908, la WSPU commence sa tactique de casse des vitres des bâtiments gouvernementaux. Le 30 juin, les suffragettes descendent Downing Street et jettent de petites pierres à travers les vitres de la résidence du Premier ministre. Vingt-sept femmes sont arrêtées et emprisonnées. Emmeline Pankhurst est condamnée à 6 semaines de prison. Elle sait à quoi s’attendre, ses trois filles lui ont déjà raconté leur séjour mais cette première expérience est plus dure qu’elle ne le pensait.

En 1909, les suffragettes emprisonnées commencent à réclamer d’être traitées en prisonnières politiques. Elles entament des grèves de la faim et reçoivent des messages de soutien de toute l’Europe. En août, le gouvernement décide qu’elles seront nourries de force, ce qui se fait par gavage avec un tuyau dans la bouche (ou dans le nez quand la bouche est trop blessée) et un entonnoir. Certaines mourront de ce nourrissage forcé, dont probablement la sœur d’Emmeline, Mary. Une campagne de protestation internationale est lancée contre cette torture. 116 médecins protestent, des députés libéraux quittent leur parti. En 18 mois, Emmeline Pankhurst endurera 10 grèves de la faim.

Winston Churchill,
politicien en vue, est interpellé par les suffragettes, en 1912.

La répression n’empêche pas la WSPU d’aller encore plus loin dans la violence : caillassage de la voiture du ministre des finances Lloyd George, agression des ministres Herbert Gladstone et Herbert Asquith sur un terrain de golf, agression au fouet de Winston Churchill...

La violence en question

En 1910, l’opinion semble avoir basculé : le pays considère que les femmes doivent voter comme les hommes. En janvier, une trêve de la violence est acceptée par la WSPU pour permettre la mise en place d’un comité de conciliation, et un projet de loi est préparé qui doit donner le droit de vote à 1 million de femmes. Il est abandonné en novembre. Trois cents femmes emmenées par Emmeline marchent alors vers le Parlement et sont victimes de graves violences policières, deux mourront des suites de leurs blessures. Le jour de la manifestation reste dans les mémoires comme le « vendredi noir » (black friday).

Le vendredi noir de 1910
Deux militantes meurent sous les coups de la police.

La police laisse désormais les badauds libres d’attaquer les suffragettes, de les blesser ou violer. Le public ne distingue pas suffragistes et suffragettes, toutes se font agresser.

Des membres de la WSPU, dont Adela Pankhurst, s’interrogent à propos de l’augmentation de la violence dans la stratégie de l’organisation, violence qui pourrait lui faire perdre du terrain dans l’opinion publique. Ne pouvant se faire entendre, elle quitte la WSPU en octobre 1911. Sylvia est également critique vis-à-vis de cette stratégie.

En mars 1912, une action massive de bris de vitres a lieu. Des dizaines de femmes sortent avec un petit marteau caché dans leur manchon et, à une heure convenue, brisent les vitres à leur portée. Les membres de la WSPU militent pour qu’on parle d’elles, même en mal, pour intimider. Cette action de bris de vitrines est reconduite plusieurs fois.

Les arrestations sont nombreuses, la police investit le QG du WSPU. Emmeline est arrêtée et emprisonnée, Christabel fuit en France. Les militantes sont jugées et plaident qu’elles sont techniquement coupables mais moralement dans leur droit. Le jury les suit.

Sylvia Pankhurst désapprouve aussi l’abandon du socialisme et la volonté de convaincre les classes moyennes en revendiquant un suffrage partiel. Elle quitte la WSPU et se consacre au Labour Party.

En 1913, la violence de la WSPU s’accroît. Des suffragettes essaient de brûler les maisons de deux membres du gouvernement et une bombe explose dans la maison de campagne du chef du parti libéral. Emmeline est à nouveau condamnée. D’autres attentats à la bombe et d’autres incendies sont déclenchés dans tout le pays. Les arrestations et les condamnations à la prison se succèdent.

Le chat et la souris

Les femmes arrêtées se mettent en grève de la faim. Soucieux de ne pas en faire des martyres, le gouvernement prend une mesure de libération temporaire. Les peines des suffragettes sont suspendues dès qu’elles s’affaiblissent. Elles sortent se soigner et, une fois retapées, sont réincarcérées pour le reste de leur peine. Le texte qui règlemente cette pratique a été appelé le Cat and mouse act, la loi du chat et la souris.

En juin 1913, Emily Davison essaie d’attraper les rênes du cheval qui court le derby d’Epsom pour le roi George V, pour y suspendre une écharpe aux couleurs de la WSPU. Mais elle sous-estime la vitesse du cheval et meurt des suites de ses blessures quatre jours plus tard. Cette action a été filmée, ce qui lui donne un écho médiatique considérable ; 250.000 à 300.000 personnes accompagneront son cercueil. Mais l’opinion publique se préoccupe surtout de la santé du cheval et Emily passe pour une folle fanatique.

De nombreuses femmes quittent la WSPU parce qu’elles pensent que cette violence est contre productive et nuit à leur combat. Mais Emmeline Pankhurst persiste dans cette stratégie, qui l’oblige à imaginer régulièrement de nouvelles actions pour rester présente dans la presse.

En mai 1914, Emmeline est arrêtée en voulant remettre une pétition au roi. Elle crie « Arrested at the gates of the palace. Tell the King ! » Arrêtée aux portes du palais. Dites-le au roi »). La photo fait la une de tous les journaux.

Emmeline Pankhurst
arrêtée devant Buckingham Palace en mai 1914.

La fin d’un combat

En 1914, c’est la guerre et c’est l’impasse pour la lutte pour le droit de vote des femmes. Pour le Parlement, accorder le droit de vote aux femmes serait un encouragement au terrorisme. Les suffragettes obtiennent leur libération en échange de leur soutien à l’effort de guerre, elles veulent faire travailler les femmes à la place des hommes partis combattre pour obtenir leur émancipation. En octobre le journal de la WSPU, The sufragette est rebaptisé Britannia.

Adela et Sylvia rejettent totalement cette stratégie et s’engagent dans la lutte contre la guerre, poursuivant ainsi dans la voie socialiste de leur père. En 1917, Emmeline et Christabel créent le Women’s Party, le parti des femmes dont le programme réclame plus d’efforts de guerre et des droits égaux pour les femmes. Elles ont totalement abandonné le socialisme et soutiennent, par exemple, la revendication de suppression des syndicats. Emmeline rejoindra d’ailleurs le parti conservateur en 1925.

En 1916, les soldats commencent à rentrer et demandent le droit de vote (le suffrage censitaire ne les incluait pas), Emmeline et Christabel les soutiennent au détriment du droit des femmes. La NUWSS légaliste persiste à réclamer le droit de vote pour les femmes.

En février 1918, la Representation of people bill (loi sur la représentation du peuple) accorde le droit de vote à tous les hommes de plus de 21 ans et toutes les femmes de plus de 30 ans répondant à certains critères (être mariées à un électeur permet entre autres de devenir électrice).

En 1928, c’est (enfin) l’égalité : tous les individu-es de plus de 21 ans ont le droit de vote. Emmeline Pankhurst meurt quelques semaines avant le vote.

Il n’est pas aisé de savoir ce qui a emporté la décision politique d’accorder le droit de vote aux femmes : la pression des suffragistes et suffragettes ? La conséquence de leur présence sur le terrain politique et dans les entreprises pendant la guerre ? La maturité de l’opinion ?

Le droit de vote n’a rien réglé. Il y a eu ensuite peu d’élues, et peu d’adhérentes dans les partis, même chez les socialistes. La représentation des femmes dans les syndicats est un peu supérieure mais leurs revendications propres sont peu prises en compte. Les femmes se replient sur des revendications liées à la maternité ou à l’avortement.

Si nous pensons qu’obtenir et exercer le droit de déléguer son pouvoir de décision est la façon la plus efficace d’être privé-es de réelle influence sur la vie politique, nous savons aussi que pour décider de ne pas voter aux élections, il faut avoir le droit de voter.

Ce combat pour l’égalité a été une occasion d’expérimenter de nouveaux moyens de lutte et de propagande. Il a permis aux femmes de conquérir une place dans la vie politique en prenant à contre pied les stéréotypes sexistes. L’exercice de la violence en politique est rare en Europe et utilisée de façon systématique par des femmes, elle est tout à fait exceptionnelle.

Christine (AL Orne)

 
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