Il y a 100 ans

1910 : « Meure Biribi ! Sauvons Rousset »

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Le 22 mars 1910, une affiche intitulée « À bas Biribi ! », appelant les soldats à déserter et à retourner leurs baïonnettes contre leurs officiers recouvre les murs de Paris. Le Comité de défense sociale relance ainsi une campagne tonitruante contre Biribi, surnom donné aux « corps spéciaux » de l’armée et aux bagnes militaires. L’affaire Aernoult-Rousset va fédérer les milieux syndicalistes, socialistes et anarchistes autour de ce qui va devenir « l’affaire Dreyfus des ouvriers ».

Au début du XXe siècle, tout le monde connaît Biribi et ses histoires de sévices horribles relayées par des romans (Biribi, de Georges Darien, en 1890), des chansons (A Biribi, d’Aristide Bruant, en 1891) ou des reportages (Les bagnes militaires. Arbitraire et cruauté, de Jacques Dhur, en 1906).

Biribi était le surnom donné à l’ensemble des structures disciplinaires (corps d’armée à la discipline renforcée) et pénitentiaires (bagnes) de l’armée coloniale en Afrique du Nord, destinées à recevoir les « mauvais sujets » de l’armée : fortes têtes, indisciplinés, condamnés de conseil de guerre, jeunes sortant de prison, homosexuels mais aussi opposants politiques. Les journaux antimilitaristes comme La Guerre sociale, L’Humanité et Le Libertaire témoignent des horreurs qu’on y inflige aux soldats.

Le 2 juillet 1909, un jeune ouvrier, Albert Aernoult meurt dans la section disciplinaire de Djenan El-Dar en Algérie, où il purgeait une peine de quelques jours.

Albert Aernoult, fils d’un ouvrier terrassier à Romainville, exerçait le métier de couvreur. Syndicaliste, il a pris une part active dans la grève des terrassiers du métro de Paris à l’automne 1905. Partisan de l’action directe et de la chasse aux jaunes, il fut identifié comme l’un des meneurs et condamné à deux ans de prison pour fait de grève. Après avoir accompli sa peine, ramenée à dix mois de prison à la Petite Roquette, à Paris, il s’était engagé pour trois ans, en mars 1907, dans l’armée et fut affecté au 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique [1]. Sa mort à l’âge de 23 ans, d’une « congestion cérébrale » selon les termes officiels, fait rapidement scandale dans les journaux de la métropole.

Scandale à la grande muette

C’est une lettre envoyée par un groupe de disciplinaires à la Ligue des droits de l’homme, pour dénoncer les sévices subis par Aernoult, qui déclenche l’affaire. Ils accusent le lieutenant Sabatier et les sergents Casanova et Beignier d’avoir épuisé Aernoult en le rouant de coups, en le bâillonnant et en le laissant exposé au soleil [2]. Les journaux socialistes réclament une enquête et demandent le rapatriement du corps d’Aernoult en métropole comme le souhaite sa famille.

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Emile Rousset

À l’automne 1909, l’affaire entre à la Chambre des députés. Les députés socialistes Allemane et Veber interpellent le général Brun, ministre de la Guerre, qui s’en tient naturellement à la version officielle [3]. Le 22 janvier 1910, L’Humanité, qui a dépêché sur place un journaliste, publie la lettre collective des disciplinaires dénonçant le meurtre d’Aernoult. C’est à ce moment qu’apparaît pour la première fois la figure d’Émile Rousset, qui est rapidement identifié par l’armée comme l’un des auteurs de la lettre dénonçant le meurtre d’Aernoult. Il est alors déféré devant le conseil de guerre qui le condamne à cinq ans de prison.

À la différence d’Aernoult, Rousset n’est pas un syndicaliste. Né à Lyon en 1883, fils d’un ouvrier manœuvre à Lyon, il est condamné à cinq ans de prison en 1903 pour de multiples vols. En 1908, à sa sortie de prison, il s’engage lui aussi dans les bat d’Af (bataillons d’Afrique) puis, suite à une rixe au couteau, est envoyé dans la section disciplinaire de Djenan El-Dar. C’est là qu’il rencontre Aernoult et qu’il est témoin de son assassinat.

Riposte ouvrière

L’affaire prend alors une ampleur nouvelle : en mars 1910 le Comité de défense sociale, une organisation anarchisante dédiée à la lutte contre la répression étatique, s’empare de l’affaire. On y retrouve des figures importantes de l’anarchisme et du monde ouvrier comme Louis Matha et Eugène Péronnet, du Libertaire, René de Marmande et Jean Goldsky de La Guerre sociale, André Girard des Temps nouveaux ainsi que Victor Pedro du syndicat des terrassiers, Jean-Louis Thuillier, secrétaire de l’Union des syndicats de la Seine ou encore des militants du syndicat des Chauffeurs d’automobiles. Le 22 mars 1910, La Guerre sociale publie l’affiche éditée par le CDS « À bas Biribi », qui vise à mobiliser l’opinion publique et à provoquer l’appareil judiciaro-militaire.

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« Les fortes têtes, on les mate, mon gaillard ».
Illustration de Maurin parue dans Les Temps nouveaux du 5 juillet 1910, numéro spécial « Meure Biribi ».

En effet cette affiche est un appel à la désertion et au meurtre : « Soldats ! Si vous vous sentez menacés, guettés par Biribi, n’hésitez pas. Désertez. […] Ces officiers et ces chaouchs [ sous-offs] qui martyrisent et qui tuent et dont l’exécution, en jour de révolte, serait saluée avec enthousiasme par tous les hommes épris de liberté. Ce sont des bourreaux, vous avez une baïonnette, servez-vous-en ! » [4] Le but est clair : créer un choc dans l’opinion publique à l’instar du « J’accuse » de Zola douze ans plus tôt lors de l’affaire Dreyfus.

Le parquet de la Seine porte immédiatement plainte contre les 16 signataires de l’affiche, accusés d’incitation à la désobéissance et au meurtre. Le procès des 16 qui s’ouvre en juillet 1910 répond donc parfaitement aux attentes du CDS : médiatiser l’affaire Aernoult-Rousset et mettre en avant ses revendications : juger les coupables du meurtre d’Aernoult, rapatrier son corps, faire libérer Rousset. Le mouvement de sympathie finit par réveiller les anciens intellectuels dreyfusards, qui viennent témoigner en nombre lors de ce procès. Le jury de la Seine acquitte finalement les 16 accusés.

Biribi c’est la classe ouvrière qu’on enferme

Conscients de leur force, les membres du CDS organisent un peu partout des meetings grâce à l’appui des syndicats. La Guerre sociale, L’Humanité, Les Temps nouveaux et Le Libertaire publient des numéros spéciaux sur Biribi. Dans les représentations collectives de l’époque, les compagnies disciplinaires sont peuplées de marlous, de délinquants qu’il faut redresser à coup de bâton. Aernoult est pourtant bien loin d’être un apache. Erigé en martyr, il devient le symbole de la barbarie des bagnes militaires. Présenté comme « un malheureux soldat » [5] au début de l’affaire, son statut militaire s’efface peu à peu pour laisser la place à ses racines ouvrières. Après tout, c’est pour fait de grève que le malheureux Aernoult est condamné à la prison puis poussé à intégrer les bat d’Af, rappelle L’Humanité [6].

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Le roman de Georges Darien, Biribi. Discipline militaire (1890), a énormément contribué à populariser l’univers du bagne colonial.

Dans La Guerre Sociale, Gustave Hervé dénonce l’ensemble du système de discipline militaire comme un instrument de la répression de la classe ouvrière. La presse antimilitariste rapporte de nombreux cas de militants envoyés en toute illégalité à Biribi. Les soldats Fortin et Graziani, envoyés en discipline pour propagande anarchiste, ou le canonnier Sablayrolles, parce qu’il aurait crié « Vive Dreyfus ! » en sont des exemples. La loi Berry-Millerand accentuera d’ailleurs en mars 1912 la répression des antimilitaristes, dirigés vers des sections spéciales [7]. Rousset est quant à lui présenté comme un héros.

En août 1910, le gouvernement décide le transfert des compagnies de disciplines en France. Goldsky, dans La Guerre Sociale en attribue tout le mérite à Rousset « Grâce à cet homme, le ministre de la Guerre est obligé de ramener les compagnies de discipline en France. Ce simple soldat contraint à lui seul le gouvernement à supprimer une bonne partie des bagnes d’Afrique. C’est Rousset qui a donné sa base à la campagne contre Biribi. C’est son dévouement qui a réveillé les énergies endormies ; c’est son courage qui a exalté l’indignation populaire. » [8] La campagne porte enfin ses fruits : Rousset est gracié le 27 avril 1911. Il peut dès lors rejoindre un bataillon classique jusqu’à la fin de son service.

Basse vengeance

Mais deux rebondissements interviennent en cette fin d’année 1911. Acte I : le procès des sous-offs assassins d’Aernoult s’ouvre le 6 septembre 1911 à Oran devant un tribunal militaire. Le 14 septembre 1911, le verdict tombe : c’est l’acquittement. Tollé général dans la presse. Acte II : le 8 décembre 1911, Rousset est de nouveau confronté à la justice militaire. Il est cette fois accusé du meurtre de Brancoli, l’un de ses condisciples.

Pour La Bataille syndicaliste c’est l’Affaire Dreyfus qui recommence [9]. Tout semble être fait par l’armée pour étouffer l’affaire et faire taire le traitre Rousset. La mobilisation s’amplifie et atteint son point d’orgue le 11 février 1912. Le corps d’Aernoult est enfin rapatrié en France. Ses funérailles sont l’occasion d’une manifestation monstre entre la Gare de Lyon et le cimetière du Père-Lachaise. Près de 150.000 personnes répondent à l’appel des syndicats, du CDS et du Comité Rousset [10]. Des drapeaux rouges, des drapeaux noirs flottent dans le cortège. Des affrontements ont lieu entre les manifestants et la police en fin de manifestation : 18 manifestants arrêtés, 22 policiers blessés. Des cortèges sont organisés dans d’autres villes comme à Lyon où l’on peut entendre des slogans antimilitaristes : « À bas l’armée ! ». Pour la presse de l’époque, la classe ouvrière a su se mobiliser à la hauteur de l’enjeu.

Issue légale et issue politique

Mais le sort de Rousset reste entre les mains de l’armée. Tandis que le CDS mobilise les foules, le Comité Rousset travaille à fond le dossier judiciaire. Un nouveau procès est obtenu, et cette fois en dehors de la justice militaire. À partir du 6 juin 1912, le dossier de Rousset est réexaminé à la cour de cassation. En parallèle, une série de meeting est organisée à l’initiative du CDS à Paris et en province. Ces initiatives sont couronnées de succès. L’histoire de Rousset est sur toutes les lèvres, dans toutes les discussions en cet été 1912.

En septembre, enfin, c’est le dénouement : un non-lieu est prononcé en sa faveur. Paradoxalement Rousset, qui n’était en rien militant, fait figure de symbole du mouvement ouvrier, de la résistance face à la justice militaire. On le réclame dans tous les meetings, un projet de film sur sa vie est même envisagé. La Grande Guerre n’en laissera pas le temps.

Si cette campagne a permis de faire libérer un innocent elle n’a pas réussi en revanche à remettre en cause les fondements mêmes des bagnes militaires. Pis, le mouvement antimilitariste ne parvient pas à mobiliser aussi massivement face à la loi Berry-Millerand qui prévoit d’envoyer des jeunes condamnés pour antimilitarisme aux compagnies disciplinaires. Mais l’affaire Aernoult-Rousset, qui dans l’opinion publique a pris le relais de l’affaire Ferrer comme grande cause humanitaire et politique [11], aura également servi à préparer le terrain au thème central des années 1912-1913 : la lutte contre l’allongement à trois ans du service militaire, ultime étape dans la marche à la grande boucherie de 1914.

Lucien Pivert (AL Paris Sud)


LIABEUF : QUAND LA POLICE POUSSE AU CRIME

Le 2 juillet 1910, à Paris, Jean-Jacques Liabeuf, est guillotiné. Né le 11 janvier 1886 à Saint-Étienne, ce jeune ouvrier cordonnier au chômage commet quelques larcins qui lui valent une interdiction de séjour dans sa ville natale. Il s’installe à Paris et s’engage comme cordonnier dans le quartier des Halles. Hiver 1910, il est injustement condamné pour proxénétisme par des ripoux de la Brigade des mœurs. Nouvelle interdiction de séjour, à Paris cette fois, et trois mois de prison ferme.

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Liabeuf

À sa sortie de prison, il décide de se venger de cet affront. Le 8 janvier 1910, armé d’un pistolet et de deux tranchets de cordonnier, protégé par des brassards hérissés de pointes acérées, il tue un policier, en blesse un second à la gorge et en envoie six autres à l’hôpital avant d’être arrêté. L’émotion est immense. La presse bourgeoise réclame la tête du tueur de flics. Le socialiste révolutionnaire et antimilitariste Gustave Hervé prend alors sa défense dans le journal La Guerre sociale. Son article « Doit-on le tuer ? » fait scandale et lui vaut d’être condamné à son tour à quatre ans de prison lors d’un procès retentissant.

Hervé rappelle que c’est avant tout la corruption policière et la répression inique qui sont à l’origine du crime de Liabeuf. Initiée par les anarchistes, l’agitation gagne alors toute la gauche.

La condamnation à mort de Liabeuf le 7 mai, provoque une énorme manifestation. Pourtant, le combat contre la peine de mort est difficile à mener, l’opinion publique y étant majoritairement favorable. L’exécution de Liabeuf dans la nuit du 1er au 2 juillet 1910 se fait dans un climat d’insurrection, un agent est tué et des centaines de manifestants blessés dans les affrontements avec la police. Victime de l’arbitraire policier et d’une justice de classe, Liabeuf n’aura de cesse de crier : « Je ne suis pas un souteneur » jusque sous le couperet d’un guillotine qui continuera de tomber pendant plus de soixante ans encore.


[1] Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), Maspero, 1975.

[2] Favreau Romain, « La dénonciation des bagnes militaires dans la presse antimilitariste de 1895 à 1914 », 2005, Mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Dominique Kalifa.

[3] Kalifa Dominique, Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française, pp. 40-41, Perrin, Paris, 2009.

[4] « À bas Biribi », La Guerre Sociale, 22-29 mars 1910, in Romain Favreau, op. cit.

[5] « À bas Biribi », Ibid

[6] « Aernoult-Rousset », L’Humanité, 25 mars 1910.

[7] Kalifa Dominique, pp. 191-192, Ibid.

[8] J. Goldsky, « On donne raison à Rousset mais on ne le libère pas », La Guerre Sociale, 24-30 août 1910

[9] Kalifa Dominique, pp. 46-47, Ibid.

[10] Ce comité, constitué par René de Marmande brouillé avec le CDS, est surtout composé d’anciens intellectuels dreyfusards. Le CDS le raille par ouvriérisme, mais il apporte un véritable appoint, avec un manifeste dont le capitaine Albert Dreyfus est le premier signataire.

[11] Lire « 1909 : l’affaire Ferrer soulève les foules contre l’Église catholique » dans Alternative libertaire de l’été 2009.

 
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