1922 : Les « anarcho-syndicalistes » perdent la CGTU

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Ce n’est pas en 1914, mais en 1922 qu’a véritablement sonné le glas du syndicalisme révolutionnaire français. Quand, au congrès de Saint-Étienne, il a lié son destin au gouvernement bolchevik. Les tenants de l’indépendance, qualifiés d’« anarcho-syndicalistes » se sont pourtant battus jusqu’au bout...

Le 25 juin 1922, la grande salle de la bourse du travail de Saint-Étienne, toute drapée de rouge, s’apprête à vivre des heures historiques. Près de 600 délégués doivent jeter les bases organisationnelles et stratégiques de la CGT Unitaire (CGTU), toute nouvelle confédération regroupant les syndicats révolutionnaires exclus ou démissionnaires de la CGT devenue réformiste.

Saint-Étienne est un congrès historique, à la charnière de deux époques. La CGTU promet en effet à la fois d’être une CGT « authentique », perpétuant le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre, et d’être une CGT nouvelle, enrichie de l’expérience de la guerre et de la Révolution russe.

Le tout est de savoir comment on perçoit la Révolution russe. Or, les deux tendances qui dominent la CGTU naissante en font une lecture totalement divergente. La première, que ses adversaires qualifient entre eux d’« anarcho-syndicaliste » [1], est menée par Pierre Besnard. La seconde, qui sera bientôt traitée de « moscoutaire », l’est par Gaston Monmousseau.

Pourtant, toutes deux sont authentiquement syndicalistes révolutionnaires...

De janvier à juin 1922, dans l’intervalle de six mois qui a séparé la création de la CGTU de son Ier congrès, la tendance Besnard a été majoritaire à la commission administrative (CA) provisoire, mais la tendance Monmousseau n’a cessé de se renforcer. Les congrès de fédérations qui ont précédé Saint-Étienne lui ont presque partout donné l’avantage. La partie adverse joue donc serré.

Pierre Besnard, chef de file des « purs »

Ayant ses bastions dans les UD du Rhône et de la Loire, et surtout dans la prestigieuse fédération du Bâtiment, épine dorsale de la vieille CGT, la tendance Besnard associe trois fractions qui s’interpénètrent en partie :

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PIERRE BESNARD (1886-1947)
Il a tenté de préserver l’indépendance de la CGTU vis-à-vis de Moscou et du PCF. Dans les années 1930, à la tête de la CGT-SR, il sera un des théoriciens de l’anarcho-syndicalisme, une fois ce terme adopté pour désigner une doctrine à part entière.

- les syndicalistes révolutionnaires dits « purs », ayant souvent émergé dans la résistance à la guerre et dans les grèves de 1919-1920. Attachés à la geste héroïque de la CGT d’avant-guerre, ils ont eu l’heur d’être chaperonnés quelque temps par une gloire de cette époque : Victor Griffuelhes. Mais leur véritable inspiration, c’est Fernand Pelloutier, dans l’esprit duquel ils affirment que « le syndicalisme suffit à tout », ce qui les amène à réfléchir très concrètement au rôle des syndicats dans la future socialisation des moyens de production. Parmi leurs orateurs au congrès : le cheminot Pierre Besnard bien sûr, mais aussi le terrassier basque Louis Barthe, le menuisier Couture, ou les métallos Quinton, Veber et Boudoux. Défendant l’indépendance du syndicalisme vis-à-vis des communistes, mais aussi de leurs alliés anarchistes, les « purs » ont, quelques semaines avant Saint-Étienne, lancé un journal au titre très référencé, La Bataille syndicaliste, pour développer leurs idées [2] ;
- les anarchistes de l’Union anarchiste (UA) et leur hebdomadaire Le Libertaire, qui accusent le gouvernement bolchevik d’étrangler la Révolution russe. Parmi leurs orateurs : le célèbre ouvrier cimentier Louis Lecoin qui, à 34 ans, est auréolé de ses déjà dix années de prison politique ; le leader cheminot Henri Sirolle ; André Colomer, secrétaire de la fédération du Spectacle, anarchiste individualiste tardivement converti au syndicalisme et d’une exaltation souvent brouillonne ;
- enfin plusieurs personnalités originales : syndicalistes libertaires, mais adhérents (mal vus) du jeune PCF. Ce sont, entre autres, le cheminot Henri Toti, secrétaire provisoire de la CGTU ; l’instituteur François Mayoux ; le métallo Lorduron, secrétaire de l’UD de la Loire ; le meneur cheminot Dejonkère.

Pour ces militants, la scission CGT-CGTU, c’est certes le traumatisme de voir brisée l’unité ouvrière, mais c’est aussi l’opportunité d’une clarification doctrinale que la Charte d’Amiens a selon eux, empêchée. Ils estiment en effet que le syndicalisme révolutionnaire doit assumer son anti-étatisme et se prémunir du « fonctionnarisme », c’est-à-dire de la bureaucratisation. C’est à ce prix qu’à l’avenir il se gardera des ornières réformistes et de la collaboration de classes.

Monmousseau, sur les rails du bolchevisme

La seconde tendance, beaucoup plus hétérogène, domine deux structures massives : la fédération des Cheminots et l’UD de la Seine, mais aussi la très active fédération de l’Enseignement, qui publie L’École émancipée. Quatre fractions distinctes se sont peu à peu retrouvées derrière le nom de Monmousseau :

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GASTON MONMOUSSEAU (1883-1960)
Ce syndicaliste révolutionnaire fasciné par la Révolution russe et le bolchevisme, va peu à peu placer la CGTU sous la coupe du PCF. En 1925, il en deviendra un des dirigeants.

- les amis de l’hebdomadaire La Vie ouvrière de Pierre Monatte, dont les cheminots Monmousseau et Pierre Semard, et le typographe Dudilieux. Enthousiasmés par la Révolution russe, ils continuent de soutenir le gouvernement bolchevik malgré les échos de plus en plus alarmants sur la répression du mouvement ouvrier russe [3]. S’ils considèrent que le syndicalisme « se suffit à lui-même », ils récusent qu’il « suffit à tout », et sont favorables à une liaison, circonstancielle et non « organique », avec le PCF. Au-delà, leur programme est flou – ce que les « purs » leur reprochent – mais du coup plus rassembleur ;
- les militants du PCF apportent l’appui décisif du quotidien L’Humanité. Fait inédit dans l’histoire syndicale, ils iront jusqu’à tenir officiellement une réunion de fraction le 2e soir du congrès. Monmousseau n’est à leurs yeux pas assez pro-Moscou, et trop attaché au « préjugé » de l’indépendance syndicale. Ils lui apportent néanmoins un soutien tactique si visible qu’il en est gênant. L.-O. Frossard, le secrétaire général du PCF en personne, siège parmi les congressistes !
- plusieurs personnalités qui se disent « indépendantes », comme le secrétaire de la fédération des PTT, Joseph Lartigue, ou l’institutrice Marie Guillot, qui a poussé la CGT vers les femmes en 1913-1914, soutiennent Monmousseau surtout par rejet des « anarcho-syndicalistes ».
- il faut, pour finir, citer quelques anarchistes qui restent partisans d’un soutien critique au gouvernement bolchevik, parmi lesquels les métallos parisiens Benoît Broutchoux (absent au congrès) et Jules Massot.

Amsterdam, Moscou ou Berlin ?

La grande bataille – la mère des batailles – que se livrent les tendances Besnard et Monmousseau à Saint-Étienne porte sur l’adhésion, ou non, de la CGTU à l’Internationale syndicale rouge (ISR), créée par Moscou. Or cette ISR fait bien pâle figure depuis que les plus importantes centrales syndicalistes révolutionnaires d’Europe – CNT espagnole, USI italienne, NAS néerlandais… – en ont claqué la porte, écœurées par les méthodes bolcheviks. En juin 1922, une semaine avant Saint-Étienne, elles ont tenu conférence à Berlin pour créer leur propre internationale, qui verra le jour six mois plus tard sous le nom d’Association internationale des travailleurs (AIT).

La tendance Monmousseau dénonce là une démarche de division du camp révolutionnaire. La tendance Besnard, en attendant que l’AIT soit prête pour que la CGTU puisse y adhérer, cherche à gagner du temps, et à empêcher l’adhésion à l’ISR. Comment ? En faisant un tir de barrage contre l’article 11 de ses statuts, qui instaure une « liaison organique » avec l’Internationale communiste. Cela supposerait une même liaison entre la CGTU et le PCF : soit l’annihilation de la Charte d’Amiens et des fondamentaux du syndicalisme.

Cet argument massue oblige la tendance Monmousseau à une inflexion. Elle se bat donc pour que la CGTU adhère à l’ISR, mais « avec réserve », et promet de négocier ensuite la suppression du fâcheux article 11. Les communistes ne peuvent faire autrement que de le soutenir. Néanmoins, une poignée vont désobéir et soutenir une motion intransigeante, d’adhésion « sans réserve » à l’ISR.

Une tentative de décentralisation

Le deuxième débat crucial à Saint-Étienne porte sur les statuts de la CGTU. La CA provisoire a planché sur un projet de statuts très décentralisateur et « antifonctionnariste », dans un esprit libertaire. Véritable chambardement par rapport aux structures de la CGT, ces statuts rééquilibrent l’organisation confédérale au bénéfice des unions régionales, et au détriment des fédérations professionnelles. Elles limitent aussi le permanentat et, last but not least, indiquent que la CGTU poursuit comme but « la suppression du patronat, l’abolition du salariat » et – innovation – « la disparition de l’État ».

L’UD de la Seine, dominée par la tendance Monmousseau, a déposé un contre-projet beaucoup plus traditionnel. Marie Guillot y fera inscrire un important additif : la création d’un secrétariat féminin au niveau confédéral.

Cinq jours d’une âpre joute oratoire

Avant Saint-Étienne, on s’était promis d’aller « à la bataille avec son drapeau » [4]. Cela promettait une belle joute oratoire. Elle allait être particulièrement âpre. Aussi âpre que les multiples manœuvres procédurières – contestation de mandats, inversion tactique de l’ordre des votes, calcul discutable des temps de parole – dont chaque tendance démontra une science égale.

Durant cinq journées enfiévrées, dont une harassante séance de nuit, les orateurs vont se relayer à la tribune.

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La tendance Besnard à Saint-Etienne.
Les syndicalistes révolutionnaires « purs » et anarchistes posent pour la postérité à Saint-Étienne, avec leurs journaux de référence : Le Libertaire et La Bataille syndicaliste. Pour quelques heures encore, ils dirigent la CGTU...

À Lecoin qui accuse Monmousseau de rouler pour le PCF, Bouët répond que la CGTU doit refuser de passer sous la coupe du « parti anarchiste » [5]. On polémique sur le concept de « dictature du prolétariat ». Les communistes embarrassent Monmousseau en affirmant sans rire que la « liaison organique » ne signifie pas « subordination du syndicat au parti ».

Un vieil ouvrier tailleur, vétéran de la CGT, s’alarme de « retrouver les guesdistes d’il y a vingt ans ; le titre a changé, l’esprit est le même » [6]. Lecoin, sous les huées des communistes, dénonce l’emprisonnement des syndicalistes en Russie. Et le secrétaire général du PCF de lancer ce morceau d’anthologie : « Anti-étatiques, nous le sommes autant que vous ! » [7]. Pierre Semard dénonce l’épisode du « Pacte » secret, par lequel 18 syndicalistes « purs », autour de Besnard, s’étaient promis, en février 1921, de prendre le contrôle du mouvement syndical. Toti et Monmousseau se disputent le rôle de meilleur défenseur de l’indépendance de la CGTU, au-dessus des querelles du PCF et de l’UA.

Les invités étrangers entrent dans la danse : Borghi, de l’USI, puis Diès, de la CNT, dénoncent la dictature moscovite, mais ils se font voler la vedette par l’arrivée spectaculaire du secrétaire général de l’ISR, Lozovski, qui est parvenu à gagner Saint-Étienne au nez et à la barbe de la police française. Ovationné, il se lance dans un discours de deux heures, brossant le tableau héroïque de la Révolution russe et la nécessité d’une période de dictature. Ancien travailleur immigré en France, il a milité à la CGT avant 1914, et sait trouver les mots pour être entendu des syndicalistes révolutionnaires.

La tendance Besnard a le bénéfice des ultimes interventions, avec les conclusions des trois secrétaires de la CA provisoire – dont un vibrant discours de Toti. Pourtant, il est trop tard. Les partisans de Besnard, malgré toute leur fougue et leur habileté tacticienne, n’ont pu remonter le courant, et les résultats des votes sont sans appel : Monmousseau l’emporte aux deux tiers sur l’orientation nationale, internationale, et sur les statuts.

Dépités, les nouveaux minoritaires refusent de participer à la commission exécutive de la CGTU. Et annoncent la couleur : ils seront avec le bureau confédéral pour l’action syndicaliste, et contre lui dès qu’il s’en écartera.

Deux ans de Déchirements

Après Saint-Étienne, la CGTU va donc connaître encore deux années de déchirements, dans une ambiance de plus en plus détestable entre « moscoutaires » et « anarcho-syndicalistes ».

Pour désamorcer les critiques, Monmousseau, désormais secrétaire de la CGTU, convaincra Lénine de supprimer formellement l’article 11 de l’ISR. Ce qui permettra à la CGTU de passer sous le contrôle du PCF en sauvant les apparences. Des syndicalistes comme Lartigue, Marie Guillot, Massot et Benoît Broutchoux, comprenant qu’ils ont été dupés en votant Monmousseau, passeront alors à l’opposition. Trop tard. Le IIe congrès de la CGTU, en 1923, confirmera la ligne pro-Moscou.

Monmousseau, Semard et Dudilieux attendront juillet 1925 pour prendre officiellement leur carte au PCF, et être propulsés directement au bureau politique, assurant de facto la « liaison organique » avec la CGTU.

Entre-temps, ils auront réussi à se débarrasser des « anarcho-syndicalistes ». Après l’assassinat de deux syndicalistes libertaires par les communistes, en janvier 1924, de nombreux syndicats rompront avec une CGTU jugée dénaturée. Une partie d’entre eux retourneront à la CGT. D’autres resteront autonomes. D’autres enfin créeront, en 1926, la petite CGT-Syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR).

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


D’UNE SCISSION L’AUTRE

Septembre 1920 : La minorité révolutionnaire de la CGT se déclare solidaire de la IIIe Internationale. En réaction, au sein de la minorité, apparition d’une fraction syndicaliste dite « pure », proche de l’anarchisme, hostile à toute inféodation à Moscou.

Février 1921 : Autour de Pierre Besnard, 18 syndicalistes « purs » signent un « Pacte » secret pour prendre la direction du mouvement syndicaliste révolutionnaire.

Juillet 1921 : Fondation de l’Internationale syndicale rouge à Moscou. La délégation française, dominée par les « purs », freine des quatre fers. Au congrès CGT de Lille, la minorité talonne la majorité réformiste.

Septembre 1921 : La CGT prononce l’exclusion de sa minorité révolutionnaire.

Décembre 1921 : Les syndicats exclus, toutes tendances confondues, constituent la CGTU. Sa direction provisoire est dominée par les « purs » de Besnard. Les pro-Moscou s’organisent derrière Monmousseau.

Juin 1922 : Ier congrès de la CGTU à Saint-Étienne. Défaite de la tendance Besnard. Montée des luttes intestines.

Novembre 1923 : Le IIe congrès de la CGTU à Bourges confirme l’orientation procommuniste. Nouvelle défaite de la tendance Besnard.

11 janvier 1924 : Assassinat des ouvriers libertaires Clot et Poncet lors d’une bagarre avec les communistes. La minorité anarcho-syndicaliste quitte la CGTU.


[1] Le terme était utilisé avant-guerre par les socialistes guesdistes pour discréditer la direction de la CGT. Ce n’est qu’à partir de 1923 que certains syndicalistes se réapproprieront cette étiquette à l’origine purement polémique.

[2] De 1911 à 1915, La Bataille syndicaliste avait été l’organe quotidien du syndicalisme révolutionnaire.

[3] Pierre Monatte, « Syndicalisme et Révolution russe », L’École émancipée, avril 1922.

[4] Monmousseau, page 81 du compte-rendu.

[5] Bouët, page 80 du compte-rendu.

[6] Saint-Blancat, page 226 du compte-rendu.

[7] Frossard, page 210 du compte-rendu.

 
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