1983 : l’antiracisme à l’heure de l’auto-organisation

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Le 15 octobre 1983, un petit groupe de jeunes issu-e-s de l’immigration entame, depuis Marseille, une marche pour l’égalité et contre le racisme. Le PS au pouvoir n’est pas disposé à laisser s’installer un mouvement antiraciste de masse et auto-organisé. Dans les années qui suivent, il fera tout pour le récupérer et l’édulcorer.

En cet automne 1983, après un été meurtrier, le racisme est omniprésent. Certes, le FN de Le Pen n’a pas même réussi à rassembler les 500 signatures nécessaires pour se présenter aux présidentielles de 1981… le parti fasciste n’en entame pas moins sa résistible ascension. Il faut dire que le « terreau » est bel et bien là. Les bavures et violences policières se multiplient contre les jeunes noirs ou arabes des quartiers populaires et ouvriers. Les crimes racistes, perpétrés par autant de Dupont Lajoie de circonstances, sont monnaie courante. La plupart restent impunis [1].

Naissance du racisme d’État « de gauche »

Le FN a percé aux municipales de mars 1983. En septembre de la même année, lors d’élections partielles, une liste commune RPR-FN s’empare de la mairie de Dreux dans l’Eure-et-Loir. Bien sûr, la droite classique succombe aux sirènes du racisme. D’autant plus que nombreux sont les anciens d’Occident et du Gud à se recycler à droite : Longuet, Madelin, Devedjian font alors leur « tournant institutionnel » [2].

Mais la gauche au pouvoir depuis 1981 n’est pas en reste. Le Premier ministre, Pierre Mauroy, ouvre le bal des affreux. Entre 1982 et 1984, l’industrie automobile est secouée par une vague de grèves dans lesquelles les ouvriers spécialisés, bien souvent immigrés, tiennent le haut du pavé [3]. Mauroy dira des grévistes qu’ils étaient manipulés par des « religieux étrangers ». Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, parlera de « chiites intégristes ». Le ministre du Travail, Jean Auroux, déclarera quant à lui sur l’antenne de France Inter le 10 février 1983 : « Lorsque des ouvriers prêtent serment sur le Coran dans un mouvement syndical, il y a risque de déstabilisation politique ou sociale de notre pays ». L’amalgame, honteux, destiné à diviser les ouvriers, portera ses fruits : en 1984, des non-grévistes attaquent les ouvriers immigrés de Talbot-Poissy aux cris de « Les arabes au four, à la Seine ! ».

Indéniablement le gouvernement PS-PC a décidé de caresser l’électorat frontiste dans le sens du poil. Fin août, Mitterrand lui-même n’a-t-il pas déclaré : « Il faut renvoyer les immigrés clandestins » ? Une série de mesures en ce sens est d’ailleurs prise par le gouvernement [4].

Quant au Parti communiste, deux de ses « faits d’armes » sont dans toutes les mémoires. Le 24 décembre 1980, le maire PCF de Vitry-sur-Seine, Paul Mercieca détruit au bulldozer un foyer de travailleurs immigrés en construction. A peine deux mois plus tard, le 8 février 1981, le maire de Montigny-lès-Cormeilles, un certain Robert Hue, futur secrétaire général du PCF, organise un rassemblement « populaire » devant l’immeuble d’une famille marocaine accusée injustement de trafic de drogue.

Ce n’est décidément pas du côté de la gauche de gouvernement, pourtant prompte aux beaux discours, que les jeunes immigré-e-s qui subissent en première ligne les crimes et vexations racistes au quotidien peuvent espérer trouver un allié. C’est bien d’en bas qu’il faudra lutter.

1983 : La marche fondatrice

En ce début des années 1980, la décennie d’insubordination ouvrière qui a suivi Mai 68 se clôt avec la défaite des sidérurgistes lorrains et la victoire de François Mitterrand (cherchez l’erreur). Si les ouvriers immigrés de l’industrie automobile ne sont pas décidés à lâcher l’affaire, on l’a vu plus haut, le chômage et la crise frappe de plein fouet leurs filles et leurs fils.

Dans les cités de Lyon, les descentes policières, prétextant des faits de délinquance, sont autant d’opérations de contrôle de la population face à une situation sociale qui se tend. Aux Minguettes, dans la banlieue lyonnaise, un groupe de jeunes est décidé à ne pas se laisser faire et crée l’association SOS-Avenir Minguettes dont les revendications portent sur les violences policières mais aussi sur les questions de logement dans les quartiers populaires. Pour se faire entendre, ils organisent une grève de la faim. Las, le 20 juin 1983, Toumi Djaïdja, le président de l’association est grièvement blessé au ventre par un policier.

Avec l’appui de chrétiens de gauche – Christian Delorme, curé des Minguettes, le pasteur Jean Costil, mais aussi d’organisations comme la Cimade – les jeunes de SOS-Avenir Minguettes décident d’une initiative nationale : ce sera une marche pour l’égalité et contre le racisme. Une vingtaine de marcheurs et marcheuses quittent Marseille à la mi-octobre, décidé-e-s à rejoindre Paris. La marche est accueillie par des collectifs de soutien ad-hoc (où l’on retrouve les militants et militantes d’extrême gauche), par les associations antiracistes, par les habitants et les habitantes des quartiers populaires.

Au sein de la marche, certains font le choix d’accentuer le caractère « humaniste » de la démarche, au détriment des revendications conte les violences policières notamment. Le meurtre d’Habib Grimzi, défenestré du train Bordeaux-Vintimille par un groupe de légionnaires dans la nuit du 14 novembre, vient remettre la question des crimes racistes au centre et lors de la manifestation d’arrivée de la marche, le 3 décembre, les familles de victimes défileront avec le portrait de leurs proches.

Lutter ! de décembre 1983
Le journal de l’UTCL fait sa une sur la Marche pour l’égalité.

Autre question posée aux marcheurs : celle de l’auto-organisation et de l’indépendance à l’égard du PS. Si indéniablement la marche est bien un processus auto-organisé de bout en bout, les illusions sur les « camarades socialistes » pèsent encore, deux ans seulement après 1981. En atteste, l’intervention, à l’issue de la manifestation d’arrivée, de Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la famille, et la réception à l’Élysée d’une délégation des marcheurs.

Dans les colonnes de Lutter !, l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL, ancêtre d’AL), sous la plume de Patrick Draler, résume la situation : « Racisme d’État, racisme de droite, racisme au quotidien, qu’elles qu’en soient les causes, la nécessité du développement d’un mouvement antiraciste le plus large possible se fait de plus en plus pressante. Pour les communistes libertaires, cet antiracisme doit être sans concessions et autonome vis-à-vis des partis et du pouvoir. » [5]

1984 : Convergences… ou divergences ?

Indéniablement, la marche de 1983, et ses 100.000 manifestants à l’arrivée, est un évènement qui compte dans l’affirmation de cet antiracisme de masse que l’UTCL appelle de ses vœux. La dynamique est relancée dans l’année 1984. Un collectif, Convergence 84, se crée dans l’optique d’organiser une nouvelle marche. Considérant que le thème de l’égalité s’est progressivement effacé lors de la marche de 1983, c’est bien sur celui-ci que Convergence 84 veut mettre l’accent [6].

Rouleurs pour l’égalité, en 1984
Liêm-Khê, jeune militante libertaire, est une des animatrices du mouvement. Elle sera, en 1986, une des fondatrices du Collectif jeunes libertaires.

Pour cela, plusieurs marches sont organisées qui vont converger sur Paris le 1er décembre 1984 : asiatiques, africains, maghrébins, portugais, etc. vont, cette fois, non pas marcher, mais « rouler » ensemble ! Car c’est en « mob’ » que les rouleurs et rouleuses vont sillonner l’Hexagone. Avec un slogan à l’appui : « La France, c’est comme une mobylette, pour avancer il lui faut du mélange ». Et surtout, Convergence tient à tenir ses distances avec le PS.

Là encore, les étapes des différents parcours sont l’occasion d’échanges avec les associations, la population des quartiers et les collectifs de soutien, là encore les militants antiracistes assurent une mobilisation de terrain. Pourtant, un fossé va se creuser entre les marcheurs et le collectif d’organisation parisien qui s’institue en « coordination nationale ».

Liêm-Khê, jeune militante libertaire, participe au parcours Brest-Paris. Elle pointera, à partir de son expérience de rouleuse, les limites de Convergence : « Il y avait un certain conformisme à Convergence. Les termes politiques étaient tabou. On avait des sortes de consignes : on roulait pour l’égalité contre le racisme, un point c’est tout. C’est le grand reproche que j’ai à faire à Convergence : d’être resté à des généralités très floues. On aurait très bien pu avoir des revendications sans pour cela être “récupérés”. Sur des problèmes très concrets qu’on aurait pu ainsi souligner, comme sur l’urbanisme ou l’éducation. Il y avait une division du travail. Les rouleurs étaient là un peu pour la parade et à Paris, il y avait les têtes bien pensantes de la Coordination nationale. » [7]

Cette « coupure » se traduit par une crise dans la coordination nationale : le 1er décembre, contre l’avis d’une partie de ses camarades, Farida Belghoul [8] tient un discours de repli, amalgamant les militants et militantes antiracistes de terrain et les « soutiens » au pouvoir PS, qui choque parmi les 30.000 manifestants présents.

1985 : Diviser pour mieux régner

Il faut dire que le 1er décembre 1984 a vu l’apparition d’une association qui joue un rôle clé dans la stratégie de récupération mise en œuvre par le PS. Des milliers de badges « Touche pas à mon pote » inondent la manifestation d’arrivée. SOS-Racisme – et sa petite main jaune – vient d’être propulsé, à grands renforts médiatiques, comme porte-parole officiel de la jeunesse immigrée.

Si Convergence éclate, miné par ses divisions, SOS-Racisme et ses « potes » vont bénéficier du vide créé, des subventions du PS et du soutien d’une partie de l’extrême gauche (la LCR notamment). Se focalisant sur Le Pen et le FN, SOS-Racisme est par contre d’une grande tolérance avec les mesures anti-immigrés prises par le gouvernement « de gauche ». Pour autant, sur le terrain, de multiples associations locales assurent une prise en main de l’antiracisme par les premières et premiers concernés.

C’est dans ce contexte que se préparent en 1985 deux marches concurrentes [9]. Les organisateurs rescapés des marches de 1983 et 1984 mettent en branle une « Marche pour les droits civiques » revendicative, axée sur le droit de vote des étrangers, voulant mobiliser contre toutes les discriminations et réclamant des mesures d’urgence pour les quartiers populaires. En face, SOS-Racisme évoque une nébuleuse « Marche européenne ». Une partie du collectif d’organisation de la Marche pour les droits civiques refuse la division et tente une démarche unitaire en proposant une date d’arrivée commune aux deux marches, le 7 décembre. Mais si SOS-Racisme finit par céder – sa propre marche étant un bide –, c’est la majorité des organisateurs de la Marche pour les droits civiques qui va refuser cette proposition et maintenir « sa » manifestation d’arrivée le 30 novembre ! L’auto-organisation marque le pas et aucune marche ne prendra le relais en 1986… Cette même année, 35 députés du FN entrent à l’Assemblé nationale à la faveur de législatives se déroulant à la proportionnelle. La construction d’un mouvement antiraciste de masse reste à l’ordre du jour.

Théo Rival (AL Orléans)


QUAND LE RACISME TUE

Le 28 septembre 1982, à la cité Saint-Jean, à Bron, dans la banlieue de Lyon, Abdelkrim Messalti et Ahmed Boutelja se font tirer dessus au .22 long rifle – un calibre alors en vente libre – par Jean-Claude Lopez. Ahmed Boutelja succombe. Son meurtrier est remis en liberté six mois après (il finira par être jugé en 1985).

Nasser M’Raidi, 17 ans, avait le malheur de rouler sans feux ni casque dans la nuit du 13 au 14 février 1983. Il est pris en chasse par le brigadier Lapeyre – 1,6 gramme d’alcool dans le sang – qui logera une balle dans la tête du jeune Nasser, tombé à terre. Le brigadier n’est condamné qu’à du sursis en 1987 par le tribunal correctionnel de Nanterre qui jugera qu’il y a eu « accident ».

9 juillet 1983, la Courneuve, cité des 4000 : une bande de mômes s’amuse à faire exploser des pétards. Un voisin, « excédé », tire. Toufik Ouannès, 10 ans, est tué. Les médias peineront à qualifier le crime du seul adjectif qui s’impose, celui de raciste.


D’UNE MARCHE L’AUTRE

20 juin 1983
Un policier tire sur Toumi Djaïdja, président de l’association SOS-Avenir Minguettes.

9 juillet
Le petit Toufik Ouannès, 10 ans, est tué d’un coup de fusil à La Courneuve.

Septembre
Municipales partielles de Dreux : la liste RPR-FN remporte la mairie.

15 octobre
La Marche pour l’égalité et contre le racisme part de Marseille

14 novembre
Habib Grimzi est défénestré par des légionnaires dans le train de nuit Bordeaux-Vintimille

3 décembre
Arrivée de la marche à Paris, 100.000 personnes manifestent.

Juin 1984
Aux élections européennes, le FN passe la barre des 10 % des voix. Son score est identique à celui du PCF.

1er décembre
Arrivée à Paris des « rouleurs » et « rouleuses » de Convergence 84. 30.000 personnes manifestent contre le racisme et pour l’égalité. Première apparition de SOS-Racisme.

Novembre-décembre 1985
Dans la confusion et la division, deux marches antiracistes sont organisées.

[1Mogniss H. Abdallah, Rengainez, on arrive !, Libertalia, chroniqué dans AL n°226 de mars 2013 ; on peut lire aussi l’entretien avec Mognis H. Abdallah paru dans CQFD n°115 d’octobre 2013.

[2Marco Sazzetti, À droite toute !, recueil d’articles sur la droitisation de la vie politique dans les années 1980 à paraître aux éditions d’AL en février 2014.

[3Vincent Gay, « Des grèves de la dignité aux luttes contre les licenciements : les travailleurs immigrés de Citroën et Talbot, 1982-1984 », publié sur le site de la revue Contretemps.

[5« Anti-racisme : un combat prioritaire », Lutter ! n°6, décembre 1983.

[6Albano Cordeiro, « Convergence 84 : retour sur un échec », Plein droit n°65-66, juillet 2005

[7« Elle roule, elle roule, la banlieue… », Lutter ! n°9, février 1985.

[8Qui s’affiche aujourd’hui avec Alain Soral…

[9« Ensemble, pour l’égalité », Lutter ! n°14, décembre 1985.

 
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