3e Foire à l’autogestion : Au carrefour des luttes

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Les 28 et 29 juin se tenait la 3e Foire à l’autogestion de Montreuil, organisée par plusieurs dizaines de structures syndicales, politiques, associatives et coopératives. L’événement, qui a attiré 1 .300 visiteuses et visiteurs cette année encore, a donné la ­parole, entre autres, aux grévistes de la SNCF, aux sans-papiers et aux acteurs et actrices des luttes urbaines.

Pour sa 3e édition, afin de mieux les remplir, la Foire s’était limitée à quatre grands forums (au lieu de cinq ou six), autour desquels se déployait, de façon assez libre, un foisonnement de débats, d’ateliers, de stands et d’activités diverses. Chaque forum – « Autogestion et écologie » ; « L’économie peut-elle être "sociale et solidaire" ? », « Autogestion et syndicalisme », « Gentrification, droit à la ville et luttes urbaines » – a regroupé une centaine de personnes [1].

AG de grévistes

Dans le cadre du forum « Autogestion et syndicalisme », deux camarades de Sud-Rail de gare de l’Est ont fait une intervention remarquée sur l’auto-organisation de la lutte et ses ratés. Des critiques ont été émises sur la pratique des AG « hors sol » (du type « l’AG des AG ») qui permettent certes d’aller plus loin dans les revendications, mais risquent aussi de devenir le rendez-vous des radicaux qui s’entre-applaudissent. Les AG de proximité, moins intimidantes parce qu’on y est au contact de ses collègues habituels, permettent une prise de parole plus ­large, moins accaparée par les militantes et les militants aguerris [2].

Christian Mahieux (photo) et Catherine Lebrun ont fait le point sur le débat autogestionnaire au sein de Solidaires, suite au dernier congrès où la question a été remise à l’ordre du jour [3]. Trois militants de la CNT-SO de Lyon (Bâtiment et Nettoyage), Didier, Chantal et Moinahamissi, ont énoncé des choses fondamentales, comme la nécessité de l’organisation pour permettre à une des fractions les plus exploitées du prolétariat (celle issue de l’immigration) de se défendre. Des représentants de la CGT espagnole (anarcho-syndicaliste) ont également pris la parole.

Le forum « Gentrification, droit à la ville et luttes urbaines » était passionnant, avec des acteurs des luttes de la CREA (Campagne de réquisition, d’entraide et d’autogestion) de Toulouse, de la lutte contre le projet Ivry-Confluence, mais aussi Anne Clerval, auteure d’un riche ­ouvrage sur la question. Un militant de la Costif (Coordination pour la solidarité des territoires d’Île-de-France) a expliqué les menaces d’un creusement des inégalités territoriales à cause du projet de « Grand Paris ».

Une ZAD en région parisienne ?

Une question est ressortie du débat : comment combiner des luttes de quartier, souvent obscures, avec un grand combat porte-drapeau ? Une ZAD en région parisienne, en quelque sorte ? ­L’opposition au « grand projet inutile » du Triangle de Gonesse pourrait-il être ce point de cristallisation ? L’idée a été lancée.

Comme chaque année, des débats ont également porté sur les limites de l’autogestion, ses pièges et ses arnaques. Le forum « L’économie peut-elle être “sociale et solidaire” ? » en a été le théâtre. Quant au débat qui l’a suivi, sur les « dérives du coopérativisme », il a été plus loin que son intitulé initial, en donnant la parole à un camarade de la revue Sortir de l’économie (courant de la « critique de la valeur ») qui a montré que l’autogestion n’était pas, en soi, une alternative au capitalisme, si elle n’était pas insérée dans un projet communiste.

Le lien entre le coopérativisme et le mouvement social fait l’objet d’un débat récurrent chaque année. La grande majorité des coopératives sont des montages capitalistes qui n’ont rien de subversif. Évidemment, ce ne sont pas elles qui viennent à la Foire, mais les quelques-unes qui sont guidées par une éthique – notamment celles du réseau Repas (Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires).

Généralement, les coopératives montées suite à une lutte, par des « producteurs conscients », syndicalistes et salarié-e-s politisé-e-s dans le conflit, ont d’emblée un lien avec le mouvement social. Ils et elles développent plus aisément une réflexion sur la façon de produire, avec qui, comment, pourquoi… rejoignant ainsi les préoccupations écologistes.

L’an dernier, des représentants de Fralib étaient venus à la Foire, et avaient porté haut le débat sur les possibilités et les limites d’une reprise de ­l’usine en autogestion. Ils ­n’étaient pas là cette année, alors qu’ils ont emporté la victoire, mais il sera nécessaire de les inviter l’an prochain, afin de faire le point après un an d’expérience.

Toutes ces questions très concrètes ont également été débattues dans le cadre d’une rencontre professionnelle – la première qu’accueillait la Foire – organisée par une dizaine de boulangeries alternatives. Et, de façon moins formelle, lors du débat « Cinéma et autogestion ». Cet aspect autoformation/échange de savoirs/mise en réseau est indéniablement à approfondir.

Les sans-papiers font leur théâtre

Parmi les autres faits saillants de la Foire : l’émouvante pièce de théâtre Un aller simple, coécrite et interprétée par quatre sans-papiers du collectif des Baras, de Montreuil ; le concert vibrant de Moussu T e lei Jovents, venus de Marseille ; le village du logiciel libre ; le cycle cinéma…

Pour sa part, AL avait organisé un débat avec François Graner (auteur de Le Sabre et la Machette) pour les vingt ans du génocide rwandais, un atelier « genre et pouvoir » avec deux chercheuses travaillant sur la question, et une initiation à l’autodéfense féministe.

L’événement est aujourd’hui rodé : d’année en année, il s’est organisé plus facilement, avec une prise en charge plus collective, qui a à présent dépassé ses initiateurs.

Le bémol c’est la fréquentation. D’après la billetterie, elle était égale aux années précédentes. Le ressenti, c’est qu’elle stagne. Le dimanche, le sentiment était même celui d’une baisse.

L’assemblée générale de bilan, le 6 juillet, s’est interrogée : lassitude du public, météo dissuasive, Mondial de football ? Est-on arrivé au bout d’une formule ? Faut-il réinventer le concept ? On en débattra dans les AG de préparation l’année prochaine.

Il faut préciser que la Foire à l’autogestion, c’est toute une ambiance, y compris pendant les semaines qui précèdent l’événement. De ce point de vue, l’alchimie continue d’opérer au sein des assemblées générales de préparation, et peut-être même un peu trop bien ! Il faudra ouvrir l’œil, car il est vital, pour élargir la participation et le renouvellement, d’éviter le piège du copinage et de rester politique, ouvert mais exigeant.

Adeline (AL Paris Nord-Est), Guillaume (AL Montreuil)

[1La programmation intégrale est consultable sur www.foire-autogestion.org.

[2A ce sujet, lire également Cheminot.e.s en lutte ! La grève de juin 2014, brochure éditée par AL.

[3A ce sujet, lire le texte sur l’autogestion qu’ils avaient rédigé en vue du congrès de Solidaires

 
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