Afrique : L’éternel come-back de l’Oncle Sam

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Depuis le fiasco sanglant de leur intervention en Somalie notamment, les États-Unis se refusaient à toute présence militaire en Afrique. Depuis la création d’Africom par l’administration Bush Jr, reprise à son compte par Obama, il semble que les choses changent, inquiétant grandement les Africains.

La pudeur des États-Unis à s’engager plus franchement en Libye ne s’explique pas par une délicatesse nouvellement acquise sous Obama, ni par la prudence invoquée de ne pas ouvrir un troisième front. Au contraire, elle sert à masquer le retour militaire « physique » de l’Oncle Sam sur le continent africain.

Sous Bush I et II, la doctrine d’emploi militaire étasunienne se définissait au moyen de trois grands principes. D’abord une stratégie du containment, où il s’agissait de confiner aussi bien les velléités islamistes qu’émancipatrices à des surfaces facilement maîtrisables.

Deuxièmement, le travail « d’élargissement » – enlargement – des « démocraties à économie de marché ». Entendre : extension de la clientèle capitaliste, pour mise à disposition des ressources africaines... Enfin, le shaping, où il s’agit de « former » l’environnement économico-politique pour qu’il soit favorable aux intérêts étasuniens. Ainsi sont ciblés les ressources pétrolifères et minières, et les verrous stratégiques du Sahel, Golfe de Guinée et Corne de l’Afrique.

Ces trois approches se sont déployées au moyen d’un nouvel instrument, créé par Bush fils trois mois avant de céder la Maison Blanche à Obama, l’African Command, ou Africom.

Émanation du ministère de la Défense étasunien Africom est chargé de coordonner l’ensemble des initiatives de « sécurité » en Afrique. Évidemment, personne ne leur a rien demandé, mais, considérant qu’il existe un « arc d’instabilité » s’étendant de l’Afrique jusqu’au Moyen-orient, le Pentagone estime qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Et invoquant la menace terroriste (autre évidence doctrinale), l’Africom prend les commandes non seulement des actions spécifiquement « sécuritaires », mais aussi diplomatiques, humanitaires, commerciales...

Si la tentation de ranger l’économique dans les valises du militaire n’est pas nouvelle, jamais la grossièreté du procédé n’a été affichée avec autant d’aplomb. Illustration : l’USAID, organisation conjuguant développement et humanitaire, s’est vue intégrée à l’Africom, et 40 % de ses budgets transférés au ministère de la Défense.

L’armée décide pour la Maison Blanche

Bref, l’armée étasunienne a réussi à se redéployer en Afrique, et pilote les actions commerciales ou humanitaires qui procèderont d’actions militaires. Autrement dit, au lieu que le politique prévale, c’est le militaire qui décide. Les cerveaux de l’Africom, affirment que son but « est de soutenir le leadership et les initiatives africaines, pas de leur faire concurrence ni de les décourager » [1].

De fait, les gouvernements africains s’inquiètent beaucoup de cette ingérence. La nature des conflits en Afrique est essentiellement territoriale, et non « terroriste » ou islamiste. Or l’inflexion donnée par les Etats-Unis est celle de l’antiterrorisme, déstabilisant les tentatives réelles menées par les Africains pour résoudre diplomatiquement, ou avec une moindre casse, leurs propres problèmes.

Massive présence chinoise en Afrique et course aux matières premières sont évidemment les motivations principales du retour des Etats-Unis en Afrique. Sur son site l’Africom se vante que l’armée construit des écoles à Djibouti, conduit des opérations militaires au Sénégal, tient des conférences sur la malaria, mais elle forme dans le même temps 80 % des soldats du continent.

Savamment entretenue, cette confusion des genres aura comme toujours la même victime : les Africains et les Africaines eux-mêmes, dépossédés, conduits à la misère ou à la guerre, leur enfants armés, tués, affamés.

Cuervo (AL 95)

[1Theresa Whelan, « Why AFRICOM » sur africom.mil et aussi l’étude de Constance Desloire, chercheuse en géopolitique : « La politique africaine d’Obama : un semblant de rupture ? » sur cairn.info

 
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