Alternatives énergétiques : La méthanisation dévoyée par l’agrobusiness

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La politique gouvernementale de développement de la méthanisation pousse à la création de grosses unités. Cette politique créera de graves problèmes environnementaux et ne pourra qu’accentuer la désertification des campagnes au profit d’une concentration toujours plus massive des exploitations agricoles.

Dans le numéro de janvier 2019 d’Alternative libertaire nous écrivions  : «  Le développement de la production de bio-méthane au sein d’exploitations agricoles semble bien plus prometteur. Il permet de valoriser des déchets pour produire à la fois une énergie renouvelable et un engrais organique  ». Si ce constat reste valable, des projets industriels de méthanisation caractérisés par des installations gigantesques et des choix techniques visant à réduire les coûts au maximum, se traduisent par des atteintes graves à l’environnement.

Ainsi le méthaniseur de Gramat (Lot) – qui produit du méthane, transformé en électricité et en chaleur – est autorisé à traiter jusqu’à 57 000 tonnes de déchets agro-industriels par an  : lisiers de canards de la grosse coopérative agricole voisine La Quercynoise – 5 000 agriculteurs ; restes d’abattoirs ; graisses alimentaires ; rebuts de fabrication de plats préparés…

En 2018, il a recraché près de 44 000 tonnes de digestat brut liquide. Cette sorte de boue est ensuite épandue sur les parcelles des agriculteurs de la coopérative. 2 000 hectares ont été aspergés de cette sorte de boue, présentée comme un «  fertilisant vert  ». À terme 4 500 hectares seront concernés.

Le digestat, un poison pour les sols

Le choix technique du méthaniseur de Gramat de l’épandage du digestat brut liquide pose de gros problèmes, alors qu’une au­tre option, le compostage – certes plus coûteuse – est possible. C’est une catastrophe pour les sols calcaires très fissurés de la région et cela conduit à une intensification de la pollution des eaux souterraines déjà souillées par l’agriculture intensive.

Ne parlons pas des relents nauséabonds des épandages, problème loin d’être mineur, puisqu’il a conduit le député Aurélien Pradié (LR), fin décembre 2018, à interpeller le gouvernement sur ces pollutions olfactives. Le digestat est très volatil – d’où les problèmes d’odeurs – et au contact de l’air crée du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le CO2.

Enfin, le digestat n’est pas inoffensif pour les terres qui le reçoivent  : un apiculteur a, par exemple, constaté, depuis les épandages de ce digestat, une hécatombe dans ses ruches et vu «  des vers de terre décomposés, tout blancs, à la surface  » [1] des prés épandus.

Des prélèvements de terres ont été analysés par le laboratoire d’analyse microbiologique des spécialistes du sol Lydia et Claude Bourguignon. Le rapport des chercheurs montre qu’après épandage de digestat, l’état biologique du sol s’est dégradé  [2]. Dans le digestat, on a retrouvé des métaux lourds en pagaille.

En janvier 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a refusé l’homologation du digestat extrait d’un autre méthaniseur, à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne) après avoir mis en évidence une contamination bactériologique. Car, évidemment, le digesteur est un bain de bactéries. Une phase d’hygiénisation – une période d’une heure de chauffe à plus de 70 °C – permettrait un nettoyage du digestat, mais les systèmes les plus utilisés s’arrêtent aux 40 °C.

La méga-méthanisation pour rebattre les cartes

La polémique sur les gros méthaniseurs ne s’arrête pas aux questions sanitaires et écologiques. Ainsi, un méthaniseur d’une puissance de 1,2 MW a été inauguré en juin 2018 à Montauban-de-Bretagne, à 35 km de Rennes. Cette installation est alimentée par les effluents d’une quinzaine d’exploitations avoisinantes. Une fois le projet monté, une demande d’autorisation pour la création d’un élevage de 144 000 poulets a été déposée et acceptée. L’alimentation du digesteur fait entièrement partie du modèle économique de l’exploitation. Cet élevage a donc été manifestement créé pour alimenter le digesteur.

Cette inversion des logiques avait déjà été dénoncée dans le cas emblématique de la ferme-usine des Mille Vaches. Grâce aux subventions et au prix garanti pour le rachat du gaz, la méthanisation était devenue l’activité principale, à partir des effluents des bovins. La production de lait, elle, devenait une activité secondaire. Avec la méthanisation, les prix de vente des porcs et du lait sont tirés vers le bas, en dessous du prix de revient. Cela va accélérer la disparition des fermes les plus fragiles et accroître la concentration des autres.

Le 20 décembre 2018, la Confédération paysanne a envahi un site dans la Sarthe où doit s’implanter un méthaniseur  [3]. Le syndicat y a dénoncé «  les dérives de la méthanisation et d’un modèle industriel qui accaparent des terres, gaspillent des productions qui ne servent plus qu’à alimenter des méthaniseurs et non à nourrir des animaux  ». Il revendique «  une méthanisation qui s’inscrive dans un projet qui rémunère les paysan.nes, leur permette de vivre de leur métier, et ce sans avoir besoin d’accaparer des terres  ».

D’autant plus que les ambitions gouvernementales dans le domaine sont élevées. Le projet est de faire grimper à 10 % d’ici 2030 la part de la consommation totale de gaz en France issue des élevages, alors qu’elle n’est que de 0,25 % aujourd’hui. Or il ne suffit pas d’injecter des déjections animales pour que le digesteur fonctionne. Il lui faut aussi des cultures «  intermédiaires  », injectées dans le digesteur. D’après les calculs du «  Collectif scientifique national pour une méthanisation raisonnée  » (CSNM), il faudrait dédier 100 % de la surface agricole de trois départements à la culture de céréales intermédiaires pour parvenir à cet objectif  [4].

Malgré les nombreux problèmes soulevés, les acteurs les plus critiques se montrent également, pour certains, optimistes. Il en va ainsi de Daniel Chateigner, chercheur physicien à l’École nationale supérieure (ENS) d’ingénieurs de Caen et membre du CSNM. «  Plus je fouille cette question de la méthanisation et plus je me dis qu’il faut en profiter mais seulement si on utilise de vrais déchets.  »

Jacques Dubart (AL Nantes)

[1Le Monde du 30 janvier 2019.

[2Conférence de Lydia et Claude Bourguignon, le 7 septembre 2018 à Capdenac.

[3La Via Campesina du 27 décembre 2018

[4«  La méthanisation, l’usine à gaz qui séduit les gros agriculteurs  », Reporterre, le 23 janvier 2019.

 
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