Anticapitalisme : les deux méthodes

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Plusieurs « nouveaux partis », chacun prétendant faire l’unité autour de lui, sont en gestation à la gauche du Parti socialiste depuis la présidentielle de mai 2007. Quelles sont leurs chances, et surtout pour quel projet ?

Décidément, plus le mouvement social peine à gagner des luttes, plus il y a un bourgeonnement de « nouveaux partis » politiques pour déplacer la question sociale sur le terrain électoral. Plus les luttes peinent à déboucher sur des victoires, plus on martèle qu’il faut leur offrir un « débouché politique » – une formule ambiguë qui signifie, concrètement, un score électoral. On en arrive maintenant à entendre dans certains meetings de la LCR que, si le mouvement de grève de l’automne s’était terminé en queue de poisson, c’est parce qu’il nous manquait un « grand parti anticapitaliste » pour appeler à la grève… Par quelles contorsions de pensée il faut passer pour en arriver à ces conclusions !

Un premier « nouveau parti » est dans l’air du côté de ceux et celles qui avaient soutenu la candidature de José Bové à l’Élysée. Cette mouvance continue d’exister à travers divers collectifs antilibéraux, dont une partie – qui se retrouve dans le courant baptisé Gauche alternative – appelle à la création d’« une vraie gauche de transformation sociale et écologique » pour reprendre les mots d’Yves Salesse, qui fut un des porte-parole de la campagne Bové. En fait, cela fait vingt ans, depuis la candidature Juquin en 1988, que traîne cette idée d’un « nouveau parti » à gauche du PS, qui recomposerait une partie du PCF, des écologistes, des trotskistes, des « citoyens », etc. Une tentative avait déjà fait long feu, avec la défunte Convention pour une alternative progressiste (CAP, 1994-1998). Son échec électoral en 1997 avait entraîné son explosion. D’autres appels pour l’unité des antilibéraux circulent également.

Un second « nouveau parti » est lui bel et bien sur les rails, monté de toutes pièces par le Parti des travailleurs (PT, trotskistes lambertistes), qui pense ainsi capitaliser sur le score à la présidentielle de Gérard Schivardi (0,34%). Le Parti ouvrier indépendant (POI) devrait donc voir le jour vers mai-juin 2008. Pour ceux et celles qui connaissent un peu le courant lambertiste, il ne fait pas de doute qu’il s’agira d’un simple changement de sigle : après PCI, OCI, PCI (de nouveau), MPPT, PT, ce sera POI. Le programme sera dans la continuité de ce que défendait le PT ces dernières années : un mélange de revendications sociales (défense des services publics, laïcité, arrêt des privatisations) et de bizarreries étatico-patriotiques (« pour la défense des 36 000 communes » ; « Pour la République une et indivisible » ; « pour la reconquête de la souveraineté nationale » ; « pour la rupture avec l’Union européenne » ; « pour la renationalisation des secteurs clés de l’industrie »). Cette évolution d’un courant se réclamant de l’internationalisme et de la révolution socialiste vers une idéologie qu’on pourrait qualifier de chevènementiste de gauche ne laisse pas d’étonner, et mériterait sans doute, un jour, un vrai décryptage.

Une personnification à double tranchant

Un troisième « nouveau parti » a été mis en chantier par la LCR dès le lendemain de la présidentielle, où son candidat a fait le meilleur score de l’extrême gauche. C’est l’aboutissement d’une stratégie menée depuis dix ans par la LCR de faire des élections l’axe principal de sa construction, à l’instar de Lutte ouvrière.

Mais c’est une chose de se construire dans les luttes, et c’en est une autre de se construire sur l’image de son porte-parole : les attentes, les modes de fonctionnement, les pratiques ne sont pas les mêmes. La direction de la LCR a néanmoins engagé un processus pour un « nouveau parti anticapitaliste ». L’absence de partenaires et l’obligation de rassembler autour d’elle seule l’a d’ailleurs conduit à faire un peu de mise en scène [1].

Là où nous divergeons c’est sur le projet politique et la stratégie. On nous objectera que le projet de la LCR est tellement ouvert que tout – projet politique, méthode, stratégie – pourrait être discuté. Il est en effet assez nouveau pour une organisation se référant au marxisme et, pour une bonne partie, au léninisme et au trotskisme, que la question du programme soit présentée comme secondaire, voire que cela s’élaborerait de façon pragmatique, au fil de l’eau et des débats. À moins que le flou entretenu n’ait d’autres buts que de repousser le débat sur le projet politique et de pouvoir afficher le plus vite possible un renforcement numérique. Un parti verra donc le jour cette année. Mais quelle sera sa part de nouveauté ? Sera-t-il autre chose que la LCR élargie et rebaptisée ? La dynamique actuelle n’atteint pas un tel niveau qu’elle soit noyée par une vague de nouveaux membres qui changerait la nature de l’organisation.

C’est sans doute pour y pallier qu’on annonce que ce futur parti fusionnera toutes les nuances de l’extrême gauche : trotskisme, altermondialisme, anarchisme, guévarisme (?),syndicalisme révolutionnaire, etc. – à chaque meeting, Olivier Besancenot y ajoute une nouvelle composante. Donner une cohérence a tout cela ouvrirait des horizons inédits alors déjà que la LCR, dans sa forme actuelle, n’a pas réussi l’entreprise théorique qu’elle s’était fixée fin 2004, en accouchant d’un nouveau Manifeste bien léger… et bien peu programmatique. Avec ce flou, le risque est que le principal motif d’adhésion soit… le charisme du porte-parole. D’autres organisations (SUD, la CNT) ont réfléchi et réussi une médiatisation collective, faisant connaître davantage leur sigle que le nom de leurs dirigeants. Dans le cas de la LCR, la personnification est à double tranchant. Le « nouveau parti » risque fort de n’être, pour les médias et pour le grand public, que le parti d’Olivier Besancenot (POB).

Deux projets politiques, deux stratégies

Contrairement aux actuels tenants des « nouveaux partis », nous ne pensons pas que l’essentiel de l’activité politique doive être de transformer les luttes sociales en scores électoraux.

La Gauche alternative comme la LCR utilisent la rhétorique de l’auto-organisation (des travailleuses et des travailleurs ou des citoyennes et des citoyens) pour proposer un « parti des luttes » et de l’auto-organisation jusque dans les urnes… en restant muet sur la nature des institutions étatiques. Tous ces « nouveaux partis » ont centré leur construction sur l’électoralisme. Pas dans les mots : dans les faits. Auto-organisation d’un côté, discours électoral de l’autre. Comment résoudre cette contradiction autrement que par une pirouette rhétorique ?

En vérité, cela ne les trouble pas, car une chose n’a pas varié dans la vision politique de ces courants, qu’ils soient léninistes ou post-léninistes : pour eux la question de la direction du mouvement ouvrier, du mouvement social, reste la question centrale. La défaillance du mouvement social s’explique principalement par une crise de sa « direction politique » – hier le PS ou le PCF, aujourd’hui plus personne en particulier.

Or, pour AL et pour bon nombre de révolutionnaires, la question de la direction du mouvement social n’est pas la question centrale. La crise qu’il traverse est une crise des contenus, pas de sa direction.

L’absence de projet de société est aujourd’hui un handicap majeur pour les luttes et la construction d’un courant anticapitaliste et révolutionnaire. On ne peut faire l’économie d’un tel débat et faire croire qu’il s’élaborera en marchant. Étatisation, socialisation, autogestion des moyens de production ? Dictature révolutionnaire ou pouvoir populaire ? Sans dire que tout doit être verrouillé dans chaque détail, la définition dans les grandes lignes d’un projet de transformation sociale est un élément essentiel et préalable à la fondation d’une organisation politique. Ou bien c’est qu’il est caché, et les nouveaux membres le découvriront… en marchant.

Contre la délégation, pour l’auto-organisation

AL ne construit pas un courant politique pour prendre la direction des luttes, du mouvement social, ou comme candidat à la délégation de pouvoir. AL construit un courant politique qui entend agir dans les mots et dans les faits pour l’auto-émancipation. Du coup ce n’est pas la crise de direction des partis réformistes qui nous pose un problème, c’est plutôt l’abandon des perspectives révolutionnaires et socialistes au sein même du mouvement révolutionnaire. Cette question du projet a un impact concret sur le militantisme quotidien. S’agit-il d’avoir un parti qui fasse des scores sur un programme, ou s’agit-il de participer à l’élaboration politique dans le mouvement social ?

Bien sûr, il y a des interpénétrations et il est souhaitable qu’un maximum de militantes et de militants syndicaux et associatifs participent également à des organisations révolutionnaires. Nous pensons même qu’un front anticapitaliste pourrait aider à faire avancer des débats et des idées fortes dans le mouvement social et dans la société (lire la tribune page 8). Mais ce qui est déterminant, c’est de permettre que les mouvements sociaux s’emparent d’un projet autogestionnaire. Pour les communistes libertaires, la question de l’auto-organisation n’est pas une simple procédure, c’est la condition sine qua non de l’auto-émancipation.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)
et Thierry Renard (AL Transcom)

[11. La rumeur d’un rapprochement organisationnel entre la LCR et AL, distillée largement, avait sans doute pour fonction de faire croire que même des libertaires étaient dans la démarche. Une façon de motiver la base de la LCR, dont une partie est sceptique sur le projet de nouveau parti. Une sorte d’auto-intoxication. Alternative libertaire discute avec ses partenaires habituels, qui peuvent être la Fédération anarchiste, la Coordination des groupes anarchistes, le réseau No Pasaran, les Alternatifs et la LCR. Le sectarisme est un mal trop grand dans l’extrême gauche pour que nous nous abstenions de nous rencontrer et d’échanger nos points de vue. Mais discussion ne signifie pas adhésion.

 
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