Antiracisme : les filles de l’immigration bousculent le féminisme

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Tout comme la question féministe a permis d’interroger certains principes de la lutte anticapitaliste, la question de l’immigration a renouvelé les débats au sein du féminisme.

Dans la chronologie des mouvements féministes, c’est tout d’abord un féminisme libéral-égalitariste, animé par des femmes issues de la bourgeoisie, qui a dominé la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Suite à la seconde vague, après 1968, le féminisme lutte de classe est dominé par les débats entre féminisme et anticapitalisme. À cette question, le féminisme radical a répondu qu’il y avait une exploitation économique propre aux femmes à travers le travail domestique. À la lutte des classes économiques se superposerait une lutte des classes de sexe. L’autonomie du féminisme se construit alors en s’inspirant de l’autonomie du prolétariat et de l’autonomie du mouvement noir.

Depuis les années 1990, on parle d’une troisième vague féministe. Un nouveau thème de débat a entre autres marqué ce féminisme : les rapports entre la question féministe et la question migratoire.

Troisième vague

La question qui se pose est celle de l’articulation de la domination subie par deux minorités politiques : d’une part les femmes, d’autre part les groupes sociaux issus de l’immigration, stigmatisés pour leurs religions ou leurs cultures. Nicolas Dot-Pouillard [1] a montré comment autour de la question du foulard (voile), le féminisme français s’est divisé en trois courants. Le premier, autour de Ni putes ni soumises (NPNS), reprend la critique libérale-égalitariste issu de l’humanisme des Lumières qui prétend défendre la république laïque contre le communautarisme. L’ancrage traditionnel est vécu comme une source d’aliénation des femmes, au contraire de l’universalisme républicain, considéré comme une source d’émancipation.

À ce courant s’oppose celui des Indigènes de la République pour qui, comme l’explique Houria Bouteldja [2], l’universalisme humaniste républicain est une idéologie qui a justifié la colonisation et continue de justifier des mesures racistes. Ce qui est mis en avant dans ce discours, c’est l’autonomie des luttes portées par les Françaises et les Français issus de l’immigration, luttes qui ne les conduisent pas à renier leur culture au profit de l’idéologie occidentale.

Quant au troisième courant, il s’incarne dans le Collectif national droits des femmes (CNDF, dont AL est membre) qui revendique une position de type « ni loi ni voile », c’est-à-dire ni loi raciste d’exclusion des jeunes filles voilées des lycées, ni complaisance pour le voile qui symbolise la soumission des femmes.

Comment articuler au mieux antiracisme et féminisme ? Chaque culture porte en son sein des courants de remise en cause de la tradition dominante. Si on ne prend l’exemple que de la civilisation islamique, des hommes et des femmes ont lutté contre les normes religieuses depuis des siècles. Déjà au Moyen-Âge on peut citer les poèmes d’Abu Nuwas chantant l’amour homosexuel. C’est sur ces traditions minoritaires, mais contestataires, que peut s’appuyer une critique de l’oppression religieuse qui ne paraisse pas téléguidée par des préoccupations racistes. Les aspirations à l’autonomie individuelle et à l’émancipation universelle ne sont pas propres à l’Occident.

Irène (AL Paris Sud)

[1Nicolas Dot-Pouillard, « Les recompositions politiques du mouvement féministe français au regard du hijab », SociologieS, sur http://sociologies.revues.org

[2Houria Bouteldja, « Féminisme et antiracisme », Contretemps, n°16, 2006

 
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