Août 1907 : Le congrès d’Amsterdam veut clarifier l’anarchisme

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En août 1907, le congrès d’Amsterdam fait le point sur le mouvement anarchiste mondial, et augure de la naissance du courant communiste libertaire. C’est également un temps fort pour le syndicalisme révolutionnaire.

Le 26 août 1907 s’ouvre à Amsterdam, pour cinq jours, un congrès anarchiste international qui fera date. C’est le premier de cette ampleur.

Un grand nombre de pays y sont représentés : Russie et Pologne, France, Espagne, Grande-Bretagne, Belgique, Hollande, Argentine, États-Unis, Italie, Serbie, Bulgarie, Autriche et Bohême. Dans les délégations, on trouve la « crème » de l’anarchisme mondial : l’Italien Errico Malatesta, la Russo-Américaine Emma Goldmann, l’Allemand Rudolf Rocker, le Hollandais Christian Cornélissen, les Autrichiens Siegfried Nacht et Pierre Ramus, les Russes Nicolas Rogdaef et Alexandre Schapiro, les Français René de Marmande, Benoît Broutchoux et Pierre Monatte, et d’autres encore à la réputation moins établie. Au total près de quatre-vingts délégué-e-s, à titre individuel ou représentants de groupes et fédérations. La plupart des débats sont publics et suivis par une importante assistance et de nombreux journalistes.

La veille de l’ouverture, un meeting international est organisé dans le jardin public du Plancius, devant un millier d’auditeurs et d’auditrices. On entonne l’Internationale, on vilipende le congrès de Stuttgart de la IIe Internationale qui s’est clos quelques jours plus tôt, on salue la Révolution russe (celle de 1905). Le congrès va compter 17 séances de travail, pour une douzaine de thèmes à l’ordre du jour. Par manque de temps la plupart ne seront pas traités, et les débats se concentreront sur quatre sujets : état des lieux du mouvement dans le monde, « anarchisme et organisation », « anarchisme et syndicalisme », « anarchisme et antimilitarisme ».

Concurrence avec la IIe Internationale

Depuis les années 1890, le syndicalisme est devenue la stratégie par excellence des anarchistes. Dans le mouvement ouvrier international, on en a vu de plus en plus accéder aux responsabilités. Cependant cette stratégie a porté ses fruits de façon inégale selon les pays. Dans certains pays latins – France, Espagne, Portugal – le syndicalisme révolutionnaire est devenu le courant dominant du mouvement ouvrier, la CGT française faisant figure de modèle [1]. Mais dans l’Hexagone qui est pourtant le centre de gravité du mouvement anarchiste, le courant politique en lui-même stagne toujours dans une lamentable désorganisation et offre ainsi un terreau à l’« anarchisme individualiste ». Dans les pays du Nord et de l’Est – Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Autriche-Hongrie –, la situation est inverse.

L’anarchisme est moins influent mais plus structuré. À défaut de pouvoir peser dans les grandes confédérations inféodées à la social-démocratie, les camarades ont réussi à influencer de petits syndicats autonomes. En revanche, ils se sont nettement séparés de l’individualisme et ont récemment constitué des organisations politiques – Fédération communiste libertaire en Hollande (avec Christian Cornélissen), Groupement communiste libertaire en Belgique, Fédération anarchiste d’Allemagne, de Bohême, Fédération des anarchistes parlant le Yiddish (Londres), etc.

Les enjeux du congrès

Pour un de ses principaux promoteurs, Christian Cornélissen, l’enjeu du congrès d’Amsterdam semble être de trois ordres.

Primo, constituer une Internationale anarchiste. Mais le projet ne sera viable qu’avec la création de véritables fédérations nationales, notamment dans un pays « poids lourd » comme la France. Les Allemands et les Néerlandais veulent montrer à des Français réticents que c’est possible, et le débat sur « anarchisme et organisation » est censé définitivement lever toute hypothèque à ce sujet.

Secundo, établir un lien permanent entre la CGT et les autres structures syndicalistes révolutionnaires. C’est un jeu dangereux, car cela pourrait être interprété comme une entreprise scissionniste contre le secrétariat syndical international (réformiste), auquel la CGT est affiliée à contrecœur. La confédération française risquerait alors à son tour une scission de ses éléments réformistes. Pour en discuter, les responsables syndicaux présents à Amsterdam tiendront deux réunions « privées ».

Tertio, clarifier l’orientation antimilitariste. Depuis le « coup de Tanger » en 1905, les tensions impérialistes ne cessent de monter entre Paris et Berlin. Pour le mouvement ouvrier, la guerre qui menace est un enjeu immense.

La question antimilitariste

Cette question de la guerre, c’est le grand ratage d’Amsterdam. Depuis quarante ans, la majorité du mouvement ouvrier a rituellement réaffirmé qu’il faudrait s’opposer à une déclaration de guerre par une grève générale. À Stuttgart, pour la première fois, l’aile gauche de la IIe Internationale est allée plus loin, en posant la question de l’attitude à adopter si la guerre éclatait malgré tout. Un amendement présenté par Rosa Luxembourg, Martov et Lénine a été voté, qui stipule qu’« au cas où la guerre éclaterait néanmoins, [les socialistes] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires [...] et précipiter la chute de la domination capitaliste ». Ce sont les prémices du célèbre slogan « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » qui, voté parfaitement à la légère à Stuttgart, n’aura aucune conséquence pratique en 1914-1918. Mais, en donnant une perspective stratégique aux socialistes, il servira de base, à la fin de la guerre, à la reconstruction du mouvement révolutionnaire.

De leur côté les anarchistes, à Amsterdam, se montrent incapables d’un vrai débat. Malatesta fait valoir que le temps est compté et que « sur la question antimilitariste, tous les anarchistes sont bien d’accord. » Après une demi séance, on vote donc une indigente résolution de quinze lignes exprimant l’espoir que « tous les peuples intéressés répondront à toute déclaration de guerre par l’insurrection » et estimant que « les anarchistes donneront l’exemple ». Un texte moins superficiel n’aurait sans doute pas constitué un talisman contre la débandade de 1914. Il aurait néanmoins pu servir de repère à tant de militantes et de militants déboussolé-e-s par la catastrophe.

« Anarchisme et syndicalisme »

Du débat sur le syndicalisme, la postérité a essentiellement retenu ce qu’on a appelé la « controverse Monatte-Malatesta »

Pourtant, sur ce sujet, l’essentiel s’est joué dans les deux « réunions privées » auxquelles ont participé entre autres Fritz Kater, de l’Union libre des syndicats allemands, Karl Vohryzek de la Fédération des ouvriers tchèques de tous les métiers, le Britannique Karl Walter de l’Industrial Union of Direct Actionnists, Christian Cornélissen du NAS, Aristide Ceccarelli pour la FORA argentine, Henri Fuss de la Fédération du travail de Liège, Benoît Broutchoux et Pierre Monatte de la CGT. Ils décideront la création d’un bureau de liaison et d’un Bulletin international du mouvement syndicaliste. Christian Cornélissen assurera jusqu’en 1915 la confection de cette feuille hebdomadaire qui reste aujourd’hui encore une mine d’information pour les historiens [2].

En plénière, le débat se fait plus théorique. On croise le fer sur la valeur révolutionnaire du syndicalisme, ses limites, et la meilleure tactique à observer pour les anarchistes.

Dans un long discours, Pierre Monatte se fait, avec la flamme de la jeunesse, le porte-parole de la doctrine syndicaliste révolutionnaire qui a officiellement triomphé au congrès CGT d’Amiens l’année précédente. Il exhorte l’assistance à s’en inspirer. Il se fait logiquement le chantre de la « neutralité » politique, gage de l’unité syndicale. Pour lui, l’anarchisme moderne s’identifie au syndicalisme.

Son contradicteur, Malatesta, un vétéran de la Première Internationale, conteste les vertus révolutionnaires du syndicalisme, qui « ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur ». Il encourage les anarchistes à s’activer dans les syndicats, mais sans y prendre de responsabilités, et uniquement pour y radicaliser les actions et recruter. Le reste de son argumentation fleure bon le romantisme barricadier de 1848, comme le jeune Monatte le lui fera remarquer sans ménagement.

Bien plus pertinents sont les points de vue exprimés par Cornélissen et Amédée Dunois, qui pourtant sont rarement évoqués. Cornélissen est un excellent connaisseur du syndicalisme international et fait observer qu’il n’est, en soi, ni révolutionnaire ni conservateur. Il n’est que ce qu’on en fait. La neutralité et l’unité ouvrière sont malheureusement, pour lui, des spécificités françaises guère transposables ailleurs. Aussi fera-t-il admettre par le congrès « la nécessité éventuelle de la création de groupement syndicalistes révolutionnaires particuliers » en-dehors des confédérations – une pure hérésie pour les Français !

Quant à Amédée Dunois, dans une intervention antérieure il proposait déjà un dépassement de la controverse Monatte-Malatesta, en prenant acte du pluralisme dans le mouvement ouvrier. Pour lui, le rôle des anarchistes, qu’il pense être « la fraction la plus avancée, la plus audacieuse et la plus affranchie, de ce prolétariat militant organisé dans les syndicats, c’est d’être toujours à ses côtés et de combattre, mêlé à lui, lors des mêmes batailles ». Mais pour peser, les militantes et les militants doivent se regrouper afin de « conférer à leur activité syndicale le maximum de force et de continuité ». Plus ils seront forts, plus « forts seront aussi les courants d’idées que nous pourrons diriger à travers le mouvement ouvrier ». Dunois fait ainsi la jonction avec sa plaidoirie en faveur de l’organisation anarchiste.

« Anarchisme et organisation »

Le débat sur l’organisation, lui, se clôt sur un triomphe sans surprise des communistes libertaires. Comment pouvait-il en être autrement ? Initiée par la FCL hollandaise et le GCL belge, la rencontre d’Amsterdam a été à deux doigts de s’intituler « Congrès ouvrier libertaire et communiste international », écartant d’emblée les individualistes [3].

Finalement, le congrès a conservé le terme « anarchiste », et a même invité des individualistes à prendre la parole. Mais, quand on examine l’architecture des débats, on a la vague impression d’une manœuvre conçue pour les discréditer…

Ainsi, alors que c’est le talentueux Amédée Dunois qui est chargé de défendre la nécessité, pour les anarchistes, de se structurer, on lui donne pour contradicteur un individualiste exalté et caricatural, le Néerlandais Croiset, qui va jusqu’à s’écrier : « Ma devise c’est : moi, moi, moi… et les autres ensuite ! ».

Sur ce, la motion Dunois-Vohryzek-Malatesta, enjoignant les groupes anarchistes de tous pays à se constituer en fédérations, est votée à la quasi unanimité, ainsi que la création d’une internationale. À son retour en France, Dunois aura beau jeu d’écrire dans la revue Pages libres que « désormais il ne sera plus possible à nos adversaires sociaux-démocrates d’invoquer notre vieille haine de toute espèce d’organisation pour nous bannir du socialisme sans autre forme de procès. Le légendaire individualisme des anarchistes a été tué publiquement à Amsterdam par les anarchistes eux-mêmes ».

Le congrès d’Amsterdam fait cependant preuve d’un volontarisme un peu optimiste en lançant une internationale alors qu’il existe si peu de sections nationales capables de la faire vivre. Son bureau, basé à Londres, éditera un Bulletin de l’Internationale anarchiste qui cessera dès 1910 faute d’argent, et l’Internationale se mettra en sommeil.

Malgré tout, l’idée aura germé. Quatre ans après Amsterdam, l’événement tant espéré se produira : en 1911, une Fédération communiste anarchiste sera mise sur pied en France, et connaîtra un décollage inattendu. En 1913 elle tiendra son premier congrès national, et réactivera l’Internationale, dont le congrès sera programmé du 28 août au 5 septembre 1914. La guerre, qui éclate le 28 juillet, allait en décider autrement.

Guillaume Davranche (AL Montrouge)

[1La CNT espagnole ne sera fondée qu’en 1910, en s’inspirant de la CGT française, c’est-à-dire avec un référent « révolutionnaire » mais pas spécifiquement anarchiste.

[2Arianne Miéville et Maurizio Antonioli, Anarchisme et Syndicalisme. Le congrès anarchiste international d’Amsterdam. Éd. du Monde libertaire, 1997.

[3Les Néerlandais-es semblent être les premiers à avoir choisi l’appellation « communiste libertaire » pour se différencier des anarchistes « mystiques, tolstoïens et chrétiens ; des anarchistes individualistes » (cité par Miéville).

 
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