Il y a 40 ans

Août 1970 : Le Mouvement de libération des femmes, deuxième vague du féminisme

Version imprimable de cet article Version imprimable


Le 26 août 1970, un groupe de femmes vient déposer une gerbe de fleurs sous l’Arc de Triomphe à Paris en hommage à la femme du soldat inconnu, plus inconnue encore que lui, comme le proclame une banderole. Malgré une prompte intervention policière, cette action symbolique marque l’entrée du Mouvement de libération des femmes sur la scène féministe. Fédérant une nébuleuse de groupes féministes, le MLF entend renouveler ce mouvement, ses revendications et ses formes d’action, pour mener des luttes offensives contre le patriarcat.

Cette action s’inscrit en solidarité avec les grèves des femmes américaines, qui commémorent ce jour-là le 50e anniversaire de leur droit de vote, revendication phare du mouvement féministe, né au XIXe siècle pour l’égalité des droits entre hommes et femmes. Sous l’Arc de Triomphe, les militantes féministes déploient une banderole qui rappelle qu’un homme sur deux est une femme et proclame, dans un tract : « maintenant, nous, femmes de toutes conditions, avons pris conscience de notre oppression et sommes résolues à nous unir pour lutter, à prendre en main notre libération. » [1] C’est en s’inspirant du Women’s Lib [2] américain, né dans les années 1960, que les journalistes attribuèrent cette action au « mouvement de libération de la femme », bientôt rectifié par les féministes en « mouvement de libération DES femmes ».

Mai 68 et les prémisses du MLF

Cet événement s’inscrit dans un ensemble d’actions et de textes qui marquent la naissance du MLF en 1970. Mais celui-ci est issu de la réunion de plusieurs groupes créés quelques années auparavant. Dans le contexte révolutionnaire de Mai 1968, très centré sur la lutte des classes et la remise en cause du capitalisme, un groupe féministe mixte, Féminin, Masculin Avenir (FMA), avait organisé le seul meeting sur la condition des femmes dans la Sorbonne occupée. Et c’est dans ce contexte d’effervescence militante que de nombreuses femmes ont pu expérimenter concrètement le fait que la lutte anticapitaliste n’entraînerait pas mécaniquement la fin de l’oppression patriarcale. De fait, les femmes ont souvent été reléguées à des rôles subalternes dans les luttes et les occupations de Mai 1968. La libération sexuelle elle-même est d’abord apparue comme la libre disposition des femmes par les hommes. Il s’agissait bien d’un assouplissement des normes régissant la sexualité, mais sans remise en cause du cadre patriarcal dans lequel elle s’inscrit. C’est dans ce contexte que des femmes ont pris conscience de leur oppression spécifique, non soluble dans l’anticapitalisme, et ont commencé à se rassembler dans des groupes non mixtes.

La deuxième vague du féminisme naît en France inspirée par l’ouvrage fondateur de Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, qui prend en compte l’intégralité de la condition féminine et notamment les contraintes que le patriarcat impose au corps des femmes. Des féministes comme Christine Delphy ou Monique Wittig développent une analyse nouvelle de l’oppression des femmes comme un système à part entière, fondé sur l’exploitation domestique et la contrainte à l’hétérosexualité.

Tout en étant fortement imprégnée de la culture révolutionnaire marxiste des années 1960-1970, la deuxième vague féministe revendique l’autonomie des femmes dans la lutte en s’inspirant notamment du mouvement noir américain. Selon les militantes féministes, l’ennemi principal des femmes est le patriarcat, avant le capitalisme. Ce faisant, elles se heurtent à des résistances et des controverses véhémentes de la part des militants gauchistes, qui les accusent de diviser le prolétariat et donc de vouloir affaiblir la lutte anticapitaliste, seule pensée comme révolutionnaire. Ces derniers n’ont d’ailleurs eu de cesse de dénoncer les féministes comme bourgeoises afin de les décrédibiliser.

Un mouvement autonome non mixte

Le MLF qui émerge en 1970 n’est pas un parti ni une organisation politique structurée de façon classique. Il s’agit bien plutôt d’une appellation qui recouvre un ensemble de groupes de femmes en lutte, reliés de façon horizontale. Le Mouvement est très marqué par les principes autogestionnaires : ce sont les opprimées elles-mêmes qui mènent la lutte en refusant toute hiérarchie et toute institutionnalisation. Bien qu’elles comptent parmi elles des figures intellectuelles qui acquirent une certaine notoriété, les militantes refusèrent toute personnalisation du Mouvement, faisant par exemple le choix de l’anonymat dans les articles publiés dans leur revue, Le Torchon brûle (1971-1973), dont le comité de rédaction était ouvert à toutes.

À Paris, le MLF fonctionne par des AG non mixtes et autogérées toutes les deux semaines à l’École des Beaux-Arts, et par des groupes de travail. Ceux-ci concernent tous les domaines de la vie des femmes ; c’est la concrétisation du slogan : « le privé est politique ». Le mot politique prend tout son sens dans ce mouvement d’émancipation des femmes car il s’agit tout autant d’agir sur les institutions politiques pour obtenir de nouveaux droits, de lutter au quotidien pour transformer les conditions de vie des femmes et les représentations sociales qui les concernent, que d’entraîner les femmes à prendre conscience de l’oppression qu’elles subissent et à s’organiser collectivement pour en sortir. Le MLF fut un mouvement politique qui transforma durablement les femmes mêmes qui y prirent part [3]. Pour elles, il fut un outil de désaliénation salutaire. C’est pourquoi, au-delà des actions strictement politiques, le MLF fut aussi un mouvement de création artistique, de libération de la parole des femmes et de construction d’une sororité [4] jusque là inexistante entre les femmes.

Renouvelant complètement la rhétorique militante traditionnelle, le MLF fait des jeux de mots et de l’humour, des armes à part entière [5]. Le Torchon brûle est ainsi appelé « menstruel » et les slogans du MLF reprennent la verve de Mai 68 : « À quand la triple journée ? Je m’ennuie », « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette », « Prolétaires de tous les pays… qui lave vos chaussettes ? »…

Combats et conquêtes des années 1970

Bien qu’agissant dans des domaines très variés, le MLF mène deux grandes campagnes dans les années 1970 : la lutte pour le droit à l’avortement à partir de 1971, puis le combat contre les violences faites aux femmes et en particulier contre le viol à partir de 1975, afin qu’il soit reconnu comme un crime à part entière. Dans ces deux campagnes, le MLF articule la mobilisation des femmes dans la rue, l’utilisation des médias à travers des pétitions manifestes et l’action juridique dans des procès. La première manifestation à l’appel du MLF a lieu le 20 novembre 1971, dans un cadre international, en faveur du droit à l’avortement. Elle réunit 4 000 femmes à Paris. La lutte est victorieuse en 1974 avec le vote de la loi Veil qui dépénalise l’avortement pour cinq ans. Dans la campagne contre le viol, qui bat son plein en 1975 et 1976, les féministes se sont battues seules, se heurtant à la gauche et à l’extrême gauche qui les accusent de diviser le prolétariat. Le 1er mai 1976, les militantes du MLF et du FHAR sont rejetées à la fin du cortège syndical. Dans ce combat plus que dans aucun autre, les féministes ont été confrontées à la mauvaise foi des hommes quels qu’ils soient, tenant de l’ordre dominant comme révolutionnaires. Et le déchaînement de ces derniers contre les féministes est assez révélateur de ce qu’a signifié pour eux la libération sexuelle…

Le 6 octobre 1979, ce sont 50 000 femmes qui manifestent à Paris pour la légalisation définitive de l’avortement, acquise deux mois plus tard [6].

Signe que la non mixité a alors été acceptée, les partis de gauche ont organisé une manifestation mixte de soutien, distincte de la première.

Trois principaux courants au sein du MLF

Dans ce mouvement sans structure, ni carte, ni représentantes élues, diverses tendances politiques existent dès le début et s’opposent parfois durement. Celles qui se nomment féministes militent pour l’égalité entre les hommes et les femmes et revendiquent l’autonomie des femmes dans ce combat. Certaines sont réformistes et s’inscrivent dans la lignée de la première vague féministe, dite libérale, qui se bat pour l’égalité des droits entre hommes et femmes. D’autres comme Christine Delphy se réclament d’un féminisme matérialiste ou radical qui considère qu’il n’y aura d’égalité possible entre hommes et femmes que si l’on détruit le patriarcat et son corollaire, le système de genre.

Une autre tendance du MLF se dit féministe socialiste, ou « lutte de classe » et pratique la double militance, au sein du MLF et des organisations de gauche et d’extrême gauche, tâchant d’inscrire l’émancipation des femmes dans la lutte anticapitaliste.

Enfin, le groupe Psychanalyse et politique, fondé par Antoinette Fouque en 1968 et faisant partie des premiers groupes à converger en 1970, milite pour les droits des femmes au nom d’une spécificité féminine qu’il s’agirait seulement de revaloriser après des siècles de dédain. Les fondements essentialistes de l’approche de Psych et Po ont conduit ce groupe à s’opposer complètement aux féministes matérialistes, au point de se nommer lui-même antiféministe à partir de 1973, défendant comme un enjeu de civilisation la différence des sexes.

Les différentes fins du MLF

La fin du MLF et l’essoufflement du mouvement féministe au début des années 1980 s’expliquent par des raisons internes et externes. Au sein du MLF, la scission est consommée quand Antoinette Fouque crée une association loi 1901 qu’elle appelle « Mouvement de libération des femmes » et enregistre le sigle « MLF » comme « marque déposée » en 1979. Cela entraîne une importante polémique, complaisamment relayée par les médias, jusqu’à ce qu’Antoinette Fouque abandonne l’association « MLF déposé » en 1982. En 2008, celle-ci a néanmoins relancé la polémique en fêtant les 40 ans du MLF, cherchant ainsi à s’approprier l’origine du Mouvement.

Parallèlement à ces oppositions internes, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et la création d’un ministère des Droits de la femme (sic), attribué à Yvette Roudy, marque l’achèvement de la lutte pour nombre de militantes féministes et l’intégration d’une partie d’entre elles dans l’appareil d’État, soit directement en tant qu’élues, soit indirectement comme salariées d’associations féministes subventionnées par l’État. La mobilisation des femmes s’affaiblit progressivement ou se détourne vers l’action associative et culturelle, tandis que le féminisme politique s’institutionnalise en s’adressant régulièrement à l’État pour obtenir l’égalité entre hommes et femmes. Le mouvement féministe suit ainsi la tendance que connaissent la plupart des mouvements sociaux dans les années 1980, en perdant sa dynamique de masse et autogestionnaire.

Anne Arden (AL Paris Nord-Est)

[1] Texte tiré de l’ouvrage MLF. Textes premiers, Cathy Bernheim, Liliane Kandel, Françoise Picq, Nadja Ringart, Collectif, Paris, Stock, 2009, 296 p.

[2] Abréviation de Women’s liberation movement.

[3] Voir notamment le film de Carole Roussopoulos, Debout ! Une histoire du mouvement de libération des femmes, 1970-1980 (1999).

[4] Considérant que le mot « fraternité » renvoie aux hommes, la « sororité » désigne la solidarité entre les femmes.

[5] Ce style fut repris par la suite par le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) créé en 1971 et se retrouve deux décennies plus tard chez Act Up.

[6] Loi Pelletier du 30 novembre 1979. L’IVG est remboursée par la Sécurité sociale depuis 1982. En 2001, une loi a actualisé la législation sur la contraception et l’IVG, allongeant le délai de cette dernière (il passe de 10 à 12 semaines), en facilitant l’accès aux mineures, et supprimant enfin les sanctions pénales liées à la publicité en faveur de l’IVG.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut