Argentine : Horizontalité : à la fois but et moyen

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Le 14 août 2009, la justice argentine remettait le destin de l’emblématique usine Zanon, rebaptisée FaSinPat (Fabrica Sìn Patrones) entre les mains de ses salarié-e-s. Cette reconnaissance est le résultat de neuf années de combats juridiques et politiques très durs, et d’une approche de l’autogestion qui se déploie dans près de 200 entreprises et collectifs depuis 2001, la horizontalidad.

« C’est au-delà de la théorie révolutionnaire qu’on connaît et dont nous avons les oreilles rebattues, théorie qui se transforme trop souvent en outil d’oppression et de soumission ».

Ces mots d’un militant d’une association de chômeurs de Buenos Aires résument la posture et la méthode de « l’horizontalité » : la pratique autogestionnaire argentine dans les « entreprises récupérées par leurs travailleurs » (ERT) et autres piquetes.

Née de la rébellion populaire de 2001, façonnée par l’acte fondateur de la « récupération » des moyens de production, évoluant par expérimentation pratique, la horizontalidad est à la fois le but à atteindre d’une société libérée des relations pyramidales, et un moyen, constamment revisité, pour y parvenir.

Les « 19 et 20 »

On connaît l’histoire de la crise argentine de 2001 : comment ce bon élève du capitalisme triomphant, après vingt ans d’emprunt échevelé, aborde le deuxième millénaire avec la plus grosse dette par tête du monde. Et comment son incapacité à rembourser conduit le FMI et autres bailleurs à dévaluer le peso de 70 % du jour au lendemain. Enfin, comment 37 millions d’Argentins, soudainement pauvres, voient leurs comptes en banque gelés pour payer les banques.

Les 19 et 20 décembre 2001, ces millions descendent dans la rue et en deux semaines forcent cinq gouvernements à démissionner. Carlos Menem et ses prédécesseurs avaient privatisé la quasi-totalité des ressources et services publics, alternant recours à l’emprunt et plans d’austérité. Le coût ? Un taux de chômage dantesque, une production en baisse de 25 %, et 44 % de la population sous le seuil de pauvreté.

Les grandes heures de la horizontalidad

La rébellion fut pour beaucoup une première expérience de la démocratie directe, et l’occasion de solidarités, et d’action directe au niveau du quartier, de l’usine.

Les premiers mois sont un temps d’auto-organisation, à lutter contre le gouvernement (des dizaines de tués, des centaines de blessés), à réunir pour la première fois en assemblées populaires chômeurs, classes moyennes récemment déchues et déclassés plus anciens.

Cette expérience initiale formera le socle de la horizontalidad. Si beaucoup d’assemblées disparaissent, celles qui subsistent huit ans plus tard sont celles qui ont su résister au noyautage des partis, passer du dire au faire – écoles, dispensaires, bourses d’échange, cuisines populaires – et surtout faire la jonction avec le reste du mouvement social : piqueteros [1] et ERT. Car c’est toujours avec le plein soutien physique et moral du voisinage que les fabriques peuvent être investies, puis remises en marche, selon le triptyque « Occuper, résister, produire ».

Les années qui suivent l’effondrement économique produisent deux prises de conscience : rupture avec le rapport vertical de domination et émergence d’une subjectivité nouvelle où confiance et dialogue se passent de meneurs éclairés…

Une nouvelle subjectivité

La horizontalidad, devient une expression quotidienne, mais ne rend pas le tableau plus rose pour autant. Les ERT sont plus souvent le résultat d’un abandon et d’une détérioration volontaire de l’outil de travail par les patrons que d’une conquête par les travailleurs. Au moment de la reprise, ceux-ci sont moins nombreux, le matériel en piteux état, et la dette franchement ingérable. En un mot, il s’agit d’usines sans travail, sans outils et sans capital. Les ERT naissent donc d’une nécessité de survie plus que d’un mouvement politiquement conscient de lui-même. Les ouvriers sont donc confrontés à une situation inédite, à laquelle les méthodes habituelles ne répondent pas.

De plus, le contexte économique lui n’a pas changé : c’est toujours la loi du marché qui prédomine. Or, quelque forte que soit la solidarité et efficace l’horizontalité, c’est dans une économie qui leur est hostile [2] que les travailleurs doivent réinsérer leur projet. Et l’absence de perspective révolutionnaire se révélera peut être comme une faiblesse du mouvement.

Il faut donc faire de « l’innovation sociale » [3]. Les Argentins ont créé de nouvelles formes de « faire société » pour mieux « faire entreprise » : ainsi, la notion d’entreprise ouverte, suppose de communiquer aux employé-e-s, et à toute la communauté, ce qui était auparavant « secret » : gestion, état des machines, réalité des coûts et des résultats. Inversement, l’entreprise devient un lieu de vie : crèches, loisirs, dispensaires... C’est un moyen d’élargir et d’ancrer l’entreprise dans une logique sociale plutôt que seulement économique.

Si le mouvement social partage désormais avec l’horizontalité, des références à la démocratie directe, il n’a pas aujourd’hui de vision politique globale, pour inquiéter profondément le capitalisme argentin. Gageons que la brèche ouverte par la décision de justice en faveurs de Zanon / FaSìnPat soit un pas dans la bonne direction.

Cuervo AL 95

[1De piquete, piquet sauvage tenus par les travailleurs sans emploi bloquant les routes et les accès

[2Chez nous on appelle bien les grévistes des « preneurs d’otages ».

[3Lire l’article de Andrés Ruggeri de l’Université de Buenos Aires : The Worker-Recovered Enterprises in Argentina : The Political and Socioeconomic Challenges of Self-Management, sur www.globaljusticecenter.org

 
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