Argentine : Malgré les divisions, malgré les trahisons...

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Le reflux des luttes sociales, quatre ans et demi après l’Argentinazo, entraîne son lot d’amertume, de divisions et de naufrages. Certain(e)s camarades de lutte d’hier se rallient au régime. Mais la plupart tiennent bon et cherchent à tracer une voie révolutionnaire dans la confusion qui s’est emparée du mouvement populaire.

Où en sont les anarchistes argentins ? Dans son numéro d’été, Alternative libertaire [1] en avait brossé un tableau assez enthousiasmant. Une « génération montante », portée par l’insurrection de décembre 2001, totalement immergée dans les mouvements populaires, s’efforce de faire vivre l’anarchisme « dans la rue » (En la Calle, titre du principal périodique libertaire du pays). Deux petites formations communistes libertaires avaient retenu notre attention : l’Organisation socialiste libertaire (OSL) et Auca (« rebelle » en indien mapuche).

Il y a quelques mois, la seconde a explosé, à peu près en même temps que son « front de masse », le Movimiento de Unidad Popular (MUP). Le MUP, mouvement revendicatif large qui organise des chômeur(se)s en lutte (piqueteros), des étudiant(e)s et des petit(e)s paysan(ne)s avait été impulsé par Auca quelques mois avant l’insurrection de décembre 2001, et les militant(e)s communistes libertaires y jouaient un rôle de quasi direction [2].

L’explosion d’Auca et la scission du MUP sont symptomatiques des tendances contradictoires qui travaillent les mouvements sociaux depuis l’arrivée au pouvoir en avril 2003 du président Nestor Kirchner, un « péroniste de gauche ». L’année dernière, les militant(e)s d’Auca nous expliquaient avec lucidité la difficulté de maintenir la cohésion du mouvement populaire face à un gouvernement « de gauche » maniant alternativement la répression, la séduction et la corruption à l’encontre de ses militant(e)s. Certains mouvements piqueteros ont tourné leur veste, en optant pour un « soutien critique » au gouvernement, tandis que ceux qui persistaient dans l’opposition frontale prenaient le risque d’être lâchés par une partie de leur base, sensible aux sirènes kirchnériennes.

Une tragique dérive

Une partie d’Auca insistait sur la nécessité pour le MUP de trouver une troisième voie. Manifestement, ce n’a pas été le cas. Auca et le MUP se sont cassé en deux morceaux rivaux. Une minorité du MUP, derrière Federico Martelli, un des principaux animateurs de l’ex-Auca, s’est adossée à la Central de los trabajadores argentinos (CTA) [3], qui soutient Kirchner. La majorité du MUP s’est elle maintenue dans l’opposition en rejoignant une coalition piquetera radicale : le Frente Popular Dario Santillan (FPDS). Au sein du MUP-FPDS, les militant(e)s resté(e)s fidèles au travail d’Auca publient un périodique, Rojo y Negro (Rouge et Noir), actuellement en discussion pour intégrer l’OSL.

La scission du MUP et l’explosion d’Auca ont pris un tour presque tragique le 7 avril, quand un commando du « MUP-Martelli » (ainsi baptisé par ses détracteurs) a tenté d’occuper le centre social Olga-Vázquez, siège du FPDS à La Plata. Ce centre social - une école désaffectée et réquisitionnée - a été le siège du MUP dans sa grande époque, et les deux camps s’en disputent l’héritage.

Après une nuit d’occupation, puis des échanges de coups avec les militant(e)s du FPDS venus les déloger, le « MUP-Martelli » a quitté les lieux, non sans avoir provoqué un début d’incendie pour détruire le centre. Le FPDS a dénoncé dans cette opération une provocation de « groupes néokirchneristes à l’attitude violente et crapuleuse [...] encouragés par le gouvernement ». Triste épisode, qui voit d’anciens camarades de lutte en venir aux mains. Le gouvernement peut se frotter les mains.

Les ambitions de l’OSL

De son côté, l’Organisation socialiste libertaire a révisé sa stratégie politique. Comme nous l’expliquions dans notre numéro d’été, l’OSL estimait se diluer à l’excès dans les mouvements sociaux et syndicaux, et souhaitait travailler à davantage de visibilité pour le drapeau rouge et noir.

Cette nouvelle orientation commence à porter ses fruits. En novembre l’OSL a ouvert des locaux publics à Buenos Aires. Le journal En la Calle, qui assurait la notoriété de l’organisation, garde une diffusion non négligeable, mais un projet de maison d’édition est également en route, avec la publication d’un livre de Fernando López Trujillo, un ancien de Resistencia Libertaria [4], sur l’histoire du mouvement libertaire argentin entre 1930 et 1943 [5]. L’idée est d’avoir une politique éditoriale relativement large, avec également un projet de livre sur l’autisme, un livre de contes d’Amérique latine pour enfants mais revu et corrigé version non machiste, etc.

Sur le front du féminisme justement - qui en Amérique latine est loin de bénéficier de l’appui de la majorité des mouvements sociaux et d’extrême gauche -, l’OSL continue son travail. Sa commission « genre » a fait récemment sa première conférence en rapport avec le sujet : « Patriarcat et capitalisme, ressemblances, différences, jonction, rupture ». Des camarades de Parana et du Chili ont proposé de travailler ensemble.

Sur le front syndical, le Sindicato independiente de mensajeros y cadetes (Simeca), qui organise les coursiers à moto ou mobylette, et dans lequel des camarades de l’OSL sont actifs, est en passe d’obtenir la légalisation. Ce serait une victoire considérable, puisque la légalisation du syndicat serait un premier pas vers la reconnaissance de l’existence de milliers de ces travailleur(se)s au noir.

Mais la grande ambition de l’OSL reste de fédérer les militant(e)s libertaires éparpillé(e)s dans les mouvements sociaux. Elle avait ainsi proposé de constituer une coordination transversale aux différents fronts de lutte, Resistencia Popular Libertaria, définie comme « un espace de discussion et d’action politique entre anarchistes au-delà de la seule OSL et qui, à partir de cadres larges de coordination et de niveaux d’organisation complémentaires, permette d’influer sur la lutte des classes ». Dans les organisations piqueteras, cette proposition n’a guère convaincu pour l’instant. Elle a eu davantage de succès auprès des syndicalistes, en particulier de la CTA. Une Tendencia Sindical libertaria (TSL) s’est constituée, qui a déjà édité deux numéros d’un bulletin.

Sur le front du chômage pour finir : dans un mouvement piquetero fragmenté à l’excès, l’OSL œuvre toujours à la convergence des comités autogestionnaires et « classistes » selon la terminologie locale. Six comités piqueteros (Primero de Mayo, UTP, Movimiento Carlos Almiron, MTD de Claypole, MOTOR et MTO) ont ainsi formé le « Front des organisations en lutte », qui se rapproche à présent du FPDS. Cela renforcera le pôle piquetero antigouvernemental... et accessoirement simplifiera un peu cette forêt de sigles qu’est le mouvement populaire argentin !

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)

[1Dans Alternative libertaire, juillet-août 2005, le dossier spécial « Que reste-t-il de l’Argentinazo ? » comportait deux articles principaux : « Mouvement populaire : en attendant la nouvelle vague » et « Anarchistes : la génération montante ».

[2Comme nous l’expliquions dans notre précédent article, Alternative libertaire désapprouve ce type de lien organique entre organisation de masse et avant-garde révolutionnaire, qui s’apparente au modèle léniniste certes dominant en Argentine. Sur cette question, AL est bien plus proche de l’OSL.

[3La CTA est née en 1992 d’une scission de gauche de la centrale hégémonique, la CGT. Elle est particulièrement implantée chez les enseignant(e)s et les travailleur(se)s de l’Etat.

[4Resistencia Libertaria était une organisation anarchiste ouvriériste fondée en 1973 dans la clandestinité. Après le coup d’État militaire de 1976 elle organisa la résistance - y compris armée. Elle fut liquidée par la répression en juin 1978. Pour en savoir plus sur cette organisation, lire « Resistencia Libertaria, l’opposition anarchiste à la dernière dictature argentine », un entretien avec Fernando López Trujillo réalisé début 2003 par Chuck Morse pour la revue étatsunienne New Formulation. L’entretien a été traduit en français et publié dans la revue Les Temps maudits n°18. Elle est disponible sur le site Web de nos camarades canadiens de la Nefac.

[5Fernando López Trujillo, Vidas en rojo y negro, una historia del anarquismo en la decada infame.

 
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