Belleville : Le pari de la solidarité

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Dimanche 20 juin, une manifestation a rassemblé à Belleville un grand nombre d’habitants issus de la communauté chinoise du quartier. Quand certains y voient la faillite d’un modèle multiculturel, nous, militants associatifs, constatons surtout une politique délibérée de division et de répression.

Ce dimanche, un journaliste du Monde me fait comprendre qu’à son sens, l’esprit multiculturel de Belleville est aujourd’hui mort et enterré. Je lui ai alors répondu qu’en juin 1968 des violences communautaires ont existé et que le quartier a réussi à les dépasser. En tant que militant politique, associatif et travailleur social sur le quartier, j’ai une expérience pratique et quotidienne des tensions qui agitent Belleville et je connais aussi bien les jeunes chinois du quartier que les agresseurs supposés. Ainsi, je ne peux évidemment que constater un réel repli communautaire et religieux. Mais il n’y avait jamais eu de problème spécifique entre les différentes communautés. Plutôt une délinquance juvénile globale dont il faut comprendre les complexes ressorts pour envisager d’en réduire les maux et les brutales éruptions, soit chez de très jeunes adolescentes et adolescents, en manque de cadre et en rupture scolaire, soit chez des « bandits » chevronnés, des racketteurs. Il ne s’agit pas de confondre ces deux catégories mais de rester intraitables devant les injures racistes, les violences sur les personnes, le racket, les abus sexuels et le viol. On le sait bien : lorsque ça va mal, les immigrés sont immédiatement ciblés comme étant la source de tous les problèmes. C’est le cas, en période de crise, du côté de ceux qui ne trouvent pas ou ne cherchent plus d’emploi fixe, écœurés par les petits boulots mal payés et précaires. Certains s’imaginent alors que la « communauté » d’à côté, ou les plus jeunes, ou les plus vieux, sont les ennemis. Puis ces derniers deviennent des proies potentielles, surtout si on ne les croise que dans les magasins ou les boutiques du quartier.

C’est toujours la faute de l’autre

Les communautés tamoules et sri-lankaises sont d’ailleurs touchées au même titre que la communauté chinoise. C’est le réflexe de la misère, et on le déplore beaucoup sur le quartier ces derniers temps. Le collectif des associations chinoises a appelé à une manifestation intitulée « Sécurité pour tous – solidarité avec les Chinois de Paris ». Comment en est-on arrivé à une manifestation de ce type ? Peur des agressions mais aussi à cause de la méfiance de certains membres de la communauté envers les forces de l’ordre, pourtant censées les protéger. Mais quand on est sans papiers, comment porter ne serait-ce qu’une main courante, alors que même les femmes battues ont des difficultés à faire des démarches sur le quartier.

Si nous voulions expliquer en détail l’organisation de la manifestation, quelles organisations ont appelé à manifester, lesquelles se sont retirées ou ont été évincées, il nous faudrait au moins trois pages pour le raconter. Nous, militants associatifs, avons même refusé de participer à l’organisation d’un rassemblement communautaire basé sur un appel à la répression policière. Hui Ji, association de Belleville, s’est elle-même retirée et ces membres furent exclus dès le début de la manifestation.

L’extrême-droite encourage les milices

Ces manières révèlent en fait une prise de pouvoir par des associations qui ne sont même pas de Belleville et, pour certaines, directement liées aux réseaux anticommunistes. On a d’ailleurs pu constater la présence, presque naturelle au sein du cortège, de journalistes d’extrême-droite encourageant et favorisant l’idéologie de milices chinoises communautaristes. Ainsi des groupes de jeunes Chinois étaient présents, dimanche 27 juin, une semaine après la manifestation, à la recherche de jeunes blacks. Ils avaient déjà, le dimanche précédent, participé à des « lynchages » de jeunes du quartier, montrés en photo par la presse d’extrême-droite qui n’hésitait par à les désigner comme étant des « racailles », alors que beaucoup n’avaient même jamais eu de problème avec la justice.

De plus, le fonctionnement communautaire chinois [1] n’est pas remis en cause, l’exploitation des sans-papiers chinois par d’autres Chinois, les « marcheuses » sur les trottoirs de Belleville… Qui les exploitent ? Cette violence-là n’est jamais dénoncée. Et une manifestation comme celle du dimanche 20 juin montre clairement qu’une émeute raciste est toujours préférable à une émeute contre la police. En tout cas c’est ce que l’on peut en conclure au vu de la disparition des flics pendant la manifestation.

L’entraide est le seul moyen de résister

Oui, les camarades de Non-Fides [2] ont raison : il est aujourd’hui plus que nécessaire de déserter les guerres entre pauvres, les guerres entre ethnies et celles qui opposent les communautés imaginaires, « honnêtes travailleurs chinois » contre « voleurs arabes ». Nous tous, parents d’élèves, enseignantes et enseignants, travailleurs sociaux ou tout simplement habitants de Belleville, nous voulons une reconnaissance des droits fondamentaux de tous ceux et celles qui vivent ici : liberté de circuler, de travailler et de vivre en paix. Nous ne voulons plus de ces querelles, attisées par l’extrême-droite et les pouvoirs politiques, entre ceux qui partagent le même quartier. L’entraide est le seul moyen de résister à ces difficultés. Nous refusons catégoriquement un système répressif alors que les associations du quartier et les centres sociaux, menacés de fermetures, luttent continuellement pour arriver à faire leur travail d’accueil. Face aux tentatives de diviser Français et étrangers, avec ou sans papiers, personnes venant de tel ou tel endroit de la planète, nous voulons un quartier débarrassé des tracasseries policières et vivant en paix, loin des embrouilles. Pour cela, nous faisons le pari de l’entraide, de la solidarité.

Noël Morel (AL Banlieue Nord Est)

[1Pour permettre de mieux connaître la communauté chinoise voir les articles de la revue échange et mouvement sur l’installation des chinois en France.

 
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