Camille, faucheur volontaire : «  Le moratoire sur les OGM est dérisoire  »

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Avec plus de 6 000 adhérents, le mouvement des Faucheurs volontaires accomplit son vœu d’origine : enrôler la société civile aux côtés des agriculteurs et des chercheurs pour contenir l’offensive des semenciers sur la France. À quel prix et pour combien de temps ?

Où en est la législation sur les OGM ? Est-ce que le moratoire sur le maïs Monsanto 810 est effectif, et quels sont les effets de la loi de 2008 ?

Aujourd’hui, en Europe, de toutes les semences OGM inscrites au catalogue des semences, seul le maïs MON810 est cultivé commercialement. En 2014, le TC1507, un nouveau maïs de la firme américaine Pioneer a été autorisé, qui pourrait faire son arrivée en France au printemps 2015 si on n’agit pas pour le contrer. Les autres cultures ne sont à ce jour que des cultures d’essai ou de recherche fondamentale.

De nombreux pays européens comme la France ont adopté un moratoire sur le MON810 (et parfois sur toute culture OGM). Chez nous, ce moratoire a été deux fois cassé par le Conseil d’État. Une troisième mesure d’interdiction en urgence a été prise le 15 mars 2014, a priori plus solide dans sa construction juridique. Le Conseil d’État doit se prononcer dessus dans les semaines qui viennent (il a admis la notion d’urgence). Jusque-là, la culture du MON810 en France reste illégale, ce qui n’empêche pas Monsanto d’en conditionner dans ses usines comme à Trèbes dans l’Aude ou d’en faire circuler. Monsanto a régulièrement profité des subtilités du droit européen pour passer en force (par exemple une inscription au catalogue ouvre des droits à cultiver jusqu’à interdiction de fait), et il reviendra. Le moratoire actuel sur les OGM est fragile en plus d’être dérisoire, ne concernant qu’une seule semence alors que nous voulons un moratoire sur toutes les cultures OGM en plein champ, et l’arrêt des importations de nourriture animale OGM. Nos mouvements contiennent à grand-peine l’offensive des multinationales.

Quant à la loi sur les OGM de 2008, on en a dénoncé les faiblesses dès le départ. C’est une loi de coexistence des filières OGM et non OGM, or pour nous la coexistence est impossible en raison de la dissémination incontrôlée. En transférant dans le droit français la directive européenne 2001-18, cette loi ne concerne pas les nouveaux OGM issus de mutagenèse. Bref, c’est un texte totalement insuffisant. Il y a encore largement place pour des actions de désobéissance sur ces fronts et dans les champs.

Peux-tu détailler les dernières actions ?

Les lobbies des biotechnologies et des semenciers s’attaquent tel un rouleau compresseur à l’Europe, d’où de nombreuses résistances depuis la fin des années 1990. Nous intervenons sur des fronts multiples, toujours en lien avec les réalités locales de chacun de nos groupes : actions contre les firmes et leurs lobbies (Monsanto, Pioneer, l’Association générale des producteurs de maïs…), dénonciation de ce modèle agricole mortifère pour nos campagnes et nos agriculteurs, fauchage des « essais », refus des brevets sur le vivant, promotion de la biodiversité… Et l’année 2014 a été très riche ! En janvier nous avons occupé l’usine d’enrobage de semences de Monsanto à Trèbes pour débusquer des semences interdites, contrecarrer sa velléité de faire semer du MON810 en profitant d’un vide juridique français début 2014, et aussi pour dénoncer une nouvelle extension de ce site stratégique pour Monsanto.

Sur les importations de nourritures animales OGM (80 % des OGM cultivés dans le monde), septembre a vu deux actions simultanées à Lorient (voir photo) et Rennes, l’une pour « empoisonner » un stock de soja destiné au bétail, l’autre en pleine assemblée générale des fabricants d’aliments de bétail de Bretagne (Nutrinoe) pour les obliger à entendre nos arguments contre l’alimentation animale aux OGM. Et puis nous continuons à tester régulièrement des parcelles de maïs partout dans le pays pour déceler d’éventuelles cultures illégales.

À ce sujet, la vigilance s’est orientée vers ce que tu as appelé les nouveaux OGM ?

Oui, pour tolérer pesticides et herbicides, les plantes agricoles génétiquement modifiées (PGM) des années 1990 étaient issues de transgenèse, l’introduction directe de gènes étrangers dans ceux de la plante. Aujourd’hui, on accélère son processus d’évolution : pour la doter de gènes appropriés, on la bombarde de ce à quoi on veut qu’elle résiste, sur autant de générations qu’il le faut pour qu’elle se crée elle-même le gène. C’est la mutagénèse. La directive européenne 2001-18 a qualifié ces « plantes mutées » d’OGM, mais sans les soumettre à réglementation. Objets de laboratoire en 2001, elles arrivent treize ans après. C’est difficile avec ça de faire entendre au monde agricole que ce sont bien des plantes génétiquement modifiées menaçant les autres organismes vivants. Elles contiennent des gènes nouveaux, de synthèse, que la nature n’aurait pu produire aussi vite. Elles ne sont pas testées quant à leurs conséquences sur la santé et leur usage a déjà montré qu’elles contribuaient au renforcement de toutes les plantes adventices (mauvaises herbes envahissant ensuite les cultures malgré toujours plus d’herbicides).
Nous avons mis l’accent sur ces « OGM cachés », essentiellement des variétés de colza et de tournesol, dès 2011, avec plusieurs actions par an sur de telles cultures ou essais soupçonnés d’en être. Mais les investigations sont plus longues, il faut observer pendant des mois les pratiques de cultures associées pour les identifier. Au sein des cultivateurs, le débat avance lentement, principalement parce que les firmes mentent sur ces OGM.

Quels sont les autres dossiers de fond dont tu parlais ?

Nous dénonçons toujours l’action de l’Inra dans la promotion des OGM au détriment des filières bio ou paysannes (15 % de son budget seulement). Récemment, nous avons gagné le procès de Colmar, suite à la destruction de leur essai de vignes transgéniques en 2010 (essai déclaré illégal par la cour d’appel). Et, depuis 2012, nous nous focalisons sur leur projet Genius. En octobre, nous avons occupé leurs locaux d’Avignon où il est développé. C’est un projet de transgenèse sur neuf espèces cultivées, dont sept pour l’alimentation humaine (blé, maïs, riz, colza, tomate, pommes de terre et pommes). Sous forme de partenariat public-privé, il associe cinq entreprises au financement (donc à la direction des recherches), le reste étant à charge de la recherche publique, pour des brevets qui seront privés. C’est un détournement de fonds au mépris du refus majoritaire des OGM en France.

Autre front pour notre mouvement, nous avons beaucoup tissé de liens internationaux, au sein des réseaux de sauvegarde des semences paysannes, de défense de la souveraineté alimentaire, dans les luttes contre la brevetabilité du vivant, ou invoquant la sortie de l’OMC. Dans tout ça, nous convergeons avec des mouvements espagnols, belges, indiens, etc. Collectivement et individuellement, nous nous ancrons ainsi dans une solidarité mondiale.

Les Faucheurs sont investis contre le Tafta ?

Bien sûr, puisqu’il amène des logiques que nous combattons déjà (pression sur les normes sanitaires et environnementales, remise en cause de l’étiquetage européen, attaque du principe de précaution) et que s’il passe, il fera table rase de nos efforts depuis 2003. Mais même sans lui, nous avons du pain sur la planche, sans parler de la répression toujours intense de nos actions d’alerte. Heureusement la solidarité est une de nos grandes forces.

Propos recueillis par Fanny (commission écologie d’AL)

Plus d’informations disponibles sur infogm.org, et vidéos des actions des Faucheurs sur TVbruits.org

 
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