Chronique du travail aliéné : Alexandre, ingénieur géomètre

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre="On fait tout au flan, en fait" >

« J’ai honte de ce qui se passe. Il va peut-être même y avoir un procès. À propos d’un échangeur routier… Ils ne peuvent rien construire de solide à partir des données que j’ai fournies.

Ma boîte n’a donné au maître d’ouvrage qu’un plan provisoire, avec 50 points approximatifs, en attendant que je fasse les repérages complémentaires sur le terrain. Mais ils ont refusé de payer, sous prétexte que 50 points c’était trop, ça allait leur faire trop de dépenses. Mais sur un chantier de 8 kilomètres, donner seulement 30 points, comme ils le demandaient, c’est un non-sens ! C’est pourtant évident que calculer des points qui doivent être intervisibles, ça dépend du terrain, pas de ce qui les arrange financièrement !

Du coup la situation est bloquée, et le maître d’ouvrage a entamé les travaux sur la base du plan approximatif. Au passage, heureusement qu’ils n’ont pas demandé les « vrais » points parce qu’ils étaient peut-être moins faux, mais pas très justes non plus.

Mon patron n’a pas voulu que j’utilise un tachéomètre – c’est un appareil qui mesure les distances – parce que c’est trop long et que nous n’aurions pas été dans les temps. Mais tout est toujours urgent ! On n’a pas le temps de travailler, alors on bâcle…

Alors j’ai utilisé un GPS. Ça aurait pu être bien aussi, remarquez, mais là ce n’était pas le cas, parce qu’on n’avait pas le bon logiciel pour calculer les points après avoir pris les mesures. C’est un logiciel génial, il calcule au centimètre, mais il est très cher, et on n’a pas les moyens d’investir. On fait tout au flan, en fait. Pour se couvrir, le document est marqué « mesures approximatives ». C’est marqué qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas s’y fier. Enfin qu’on ne devrait pas. Je sais qu’ils n’ont pas payé. Ils n’ont donc pas eu accès aux autres mesures, tout de même moins fausses et le chantier a commencé un peu partout...

Je serre les fesses, j’attends les accidents de chantier, les morceaux d’autoroute qui ne seront pas en face les uns des autres au dernier moment… Trente centimètres, ça n’a l’air de rien sur un échangeur, mais quand ça ne colle pas, ça ne colle pas… Je me demande où on va. Mais c’est pareil chez tout le monde… On sait que chez EADS, à ce tarif, ils n’arrivent plus à rabouter les morceaux d’avion entre eux !

J’en ai assez. Je vais démissionner de cette boîte pourrie. Mais franchement, je crains qu’il y ait un procès un de ces quatre. Et ils vont essayer de me mouiller… »

* Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
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