Chroniques du travail aliéné : Marie-Rose, « vendeuse de prestations intellectuelles »

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail)


<titre|titre="Nous sommes des marchands de viande" >

« J’ai un fort sentiment d’injustice. Je travaille dans une société qui vend de la prestation intellectuelle informatique. Je fais l’interface entre le client et du personnel-établissement, mais aussi des indépendants ou des sous-traitants. Il faut que je leur vende un type, un pioupiou qui fait du développement informatique 200 jours par an.

Je suis entrée dans la boîte il y a quatre ans, et je me suis investie +++. Je montais des projets, on faisait des réunions, des suivis… Et puis il y a eu comme un tsunami ! Des transformations, des fusions, des licenciements... Moi j’ai été sélectionnée pour rester.

Mais c’est devenu du management de bétail, de la boucherie en gros, nous sommes des marchands de viande. »Il nous coûte tant, il faut qu’il nous ramène tant, sinon je le vire…", etc.

Tous les gens qui m’ont embauchée ont disparu. Sur 18 commerciaux, je fais figure de vieille, avec quatre ans d’ancienneté ! La boîte ne ressemble plus à ce qu’elle était. Il y a eu plusieurs entités en compétition, puis tout le monde a été réuni. Et brutalement, 20 départs en deux ans. Alors un état-major mexicain a été parachuté par le siège et a morpionné la structure… Pendant trois mois, c’était des fantômes. Ils ne se présentaient pas, on les croisait dans les couloirs… En fait il y avait le packaging complet : un est devenu directeur commercial, deux chefs de communication, et une assistante… Ils sont venus pour tout dévaster : «  On va vous mettre au pas, vous montrer comment il faut bosser ! » Tout le « nettoyage » a été fait… Le nouveau directeur général a fait place nette. On travaille dans la méfiance. Il traite les gens comme des juniors, et tout ça avec le sourire…

Il nous a transformés en petits robots mono-tâches. Notre emploi s’est amenuisé.

Je sais faire des animations-formations… mais je n’en fais plus. Je place des gens, c’est tout. Avant j’avais des moyens que je n’ai plus, je faisais des visites dans les boites, on déjeunait, c’était un suivi humain, professionnel et commercial. On « sentait » l’entreprise. Il a fallu arrêter. Ils nous ont laminés, broyés, ils nous prennent pour des merdes… Il y en a qui ne s’en sont jamais remis. Je me suis désinvestie. Mes chiffres ont baissé… Je « tire le chiffre d’affaire vers le bas » m’a-t-on dit. Maintenant ils m’envoient des propositions de départ… Je vais me faire virer comme les autres. "

* Seul le prénom a été modifié, le reste est authentique.

 
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