Cinéma : « Aquarius » de Mendonça Filho

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Clara, personnage principal du film Aquarius, n’est pas femme à s’en laisser conter. Quand une grosse entreprise immobilière et de bâtiment décide de vider son immeuble pour le détruire et construire une résidence de haut standing au bord de l’Atlantique, elle décide de ne pas accepter la colossale somme proposée pour son départ et… reste seule dans l’immeuble.

Son geste, individuel, n’en est pas moins un grain de sable dans l’énorme machine de « gentifrication » de la ville de Recife, celle du réalisateur Kleber Mendonça Filho. Le film est implacable dans sa dénonciation de cette prédation immobilière aux longues dents. Au patriarche corrompu de l’entreprise succède son petit fils, golden boy au sourire enjôleur, fraîchement revenu de son école de commerce américaine, dont la gueule d’ange ne cache que la détermination du loup face à sa proie. Ils feront tout pour faire partir Clara…mais il faut taire ce ressort du film en forme de coup de théâtre.

Revenons au personnage lumineux de la sexagénaire : elle irradie de sa présence incandescente l’ensemble du film. Sa grande force, ce sont aussi les épreuves de la vie, comme la maladie et le veuvage. Mais elle coule désormais des jours plutôt doux, entre baignade dans l’océan, soirée entre amies et délectations musicales. Une vie devenue somme toute bourgeoise.

Les rapports à sa domestique en témoignent. C’est ce qui fait l’intérêt de ce film : tout en dénonçant l’invasion de la société brésilienne par le nouveau dieu Fric, le personnage de Clara comporte des ambivalences. Mais les hommes qui l’entourent sont si décevants, que nous sommes la plupart du temps de son côté.

Le film comporte un aspect indéniablement féministe : on y voit un corps de femme de 60 ans abîmé par un cancer du sein et une scène de sexe affolante où la même sexagénaire connaît l’extase.

On voit si peu de femmes dites âgées dont la sexualité est valorisée et bien filmée ! D’ailleurs, le film transpire la sexualité : entre ceux qui la découvrent, ceux pour lesquels l’acte sexuel se fait en vitesse contre un mur, ceux qui la redécouvrent, ceux qui la pratiquent en collectif...

Derrière cette saturation sexuelle, existe ce monde noir de la corruption, des manigances financières, des harcèlements moraux et physiques. Les rapports de classe sont soigneusement dépeints, au détour de l’accident de la route d’un fils ou d’une plage dont la séparation par un rejet d’égout marque la limite entre deux mondes : ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas.

Aquarius se révèle un film résolument dénonciateur (les élites brésiliennes ne s’y sont pas trompées) et d’une grande finesse. Le personnage de Clara y est dépeint par autant de tableaux qui soulignent du même coup les mutations culturelles et urbaines auxquelles la ville de Recife se voit soumise par l’accaparement et la spéculation capitalistes.

Doriane (AL Var)

  • Aquarius, 2016, 139 minutes.
 
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