Classiques de la subversion : Diderot, « Jacques le Fataliste »

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Il est difficile aujourd’hui de se figurer la charge explosive que représentaient les œuvres de Diderot à son époque. Matérialiste, athée, il est celui qui portera le plus haut et le plus violemment, le projet d’établir la Raison comme idée libératrice de l’humanité, en place de la religion, de la superstition et de l’obéissance aveugle au pouvoir.

Bien plus qu’un Voltaire – qui servit la soupe au roi de Prusse, sans jamais cesser de se dire déiste – Diderot est cet esprit frondeur qui ne démord jamais, fut-ce au prix de la gêne financière réelle et de l’emprisonnement, d’analyser pour mieux les dénoncer les « trois codes » qui nous trompent et nous asservissent : lois civiles, sociales, religieuses. Il leur préfèrera la « loi naturelle », entendre : un strict matérialisme où les choses arrivent parce qu’elles sont causées, et se déploient en fonction de la nécessité – ou « fatalisme » - comme il le définira dans Jacques le fataliste.

Donc, tout ce qui survient arrive par nécessité. Jacques et son maître chevauchent. Ils parlent de la vie et des forces qui conduisent les hommes, de Jacques et de ses amours.Les situations s’enchaînent, s’interrompent et rebondissent, autant d’occasions d’interrogations sur la liberté, la folie ou la santé, l’autorité et notre soumission à ces lois... tout ce qui fait notre quotidien est passé au crible du questionnement.

Si les conclusions de Diderot sont rien moins qu’orthodoxes pour l’époque (et la nôtre encore), la forme littéraire est tout aussi iconoclaste et d’une foudroyante modernité. S’employant à brouiller les pistes de lieu, d’intrigue et de temps, l’auteur conduit les deux héros … quelque part, pour aller on ne sait où, et on ne sait dans quelle poursuite. Rien n’est fixe, pas même les interventions du narrateur, qui clôt tel épisode, digresse sur tel autre, revient en arrière... Car il s’agit aussi de remettre en question ces conventions-là, de dérober les certitudes édifiées sur dogmes et habitudes, et d’apprendre à s’ouvrir, à dialoguer avec le monde (le roman est un long dialogue continu). Se refusant à faire œuvre théorique (l’Encyclopédie était un travail collectif), sa philosophie Diderot la fit tenir toute entière dans Jacques, quelque part entre Spinoza et Lucrèce, Gai Savoir et don Quichotte.

Cuervo (AL 95)

 
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