journal de bord

Combattant volontaire au Rojava #01 : « Vous allez combattre avec les peshmergas hein ? »

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« Depuis plusieurs mois, il est difficile pour les volontaires internationaux de passer tranquillement les contrôles à l’aéroport. Il s’agit d’abord d’avoir le visa : je joue l’étudiant enthousiaste, qui vient pour un séjour de vingt jours tout au plus, et je l’obtiens, suivi d’un "Bienvenue". »


Nous répercutons ci-dessous le journal de bord, publié sur Facebook, d’un militant révolutionnaire francophone au sein des YPG. Il partage ses analyses, ses critiques, et relate les temps forts de son parcours. Un indispensable témoignage humain et politique.

Les intertitres et notes de bas de page sont de l’équipe web d’AL.

Lire les autres épisodes ici.


Souleymanieh, Kurdistan irakien, le 24 décembre 2016

L’angoisse qui me perforait le ventre depuis Munich a laissé place à l’excitation. L’impatience réconfortante de ce qui va suivre m’envahit. Les idées se bousculent, il y’a tant à dire en déjà si peu de temps.

Le premier obstacle de mon périple avait la forme d’une policière teutonne aussi charmante et sympathique qu’une toile de guerre d’Otto Dix. Après de nombreuses questions dont je vous épargnerais le contenu, et malgré une suspicion affichée, elle me laisse passer.

Le second obstacle, celui que j’appréhendais le plus, consistait en une petite dizaine d’agents des services de sécurité du Gouvernement régional du Kurdistan irakien [1]. Depuis plusieurs mois, il est difficile pour les volontaires internationaux de passer tranquillement les contrôles à l’aéroport. Il s’agit d’abord d’avoir le visa : je joue l’étudiant enthousiaste, qui vient pour un séjour de vingt jours tout au plus, et je l’obtiens, suivi d’un « Bienvenue ».

Une paire de jumelles

Il faut ensuite passer ses bagages dans le scanner, pas moyen d’y échapper. Mon sac militaire, bien qu’infiniment pratique, est loin d’être discret. Ils le font passer une fois, puis deux, puis trois, avant de me déclarer qu’ils vont le fouiller. Ils cherchent une paire de jumelles, un accessoire qui selon leurs critères correspond à du matériel de guerre. Un agent ouvre d’abord une poche latérale, par chance, celle où il n’y a que des sous-vêtements. Il me demande ce qu’il y a dans l’autre, je lui réponds « des caleçons et des chaussettes sales ». Il ne la fouille pas. Tant mieux, il y avait en vérité du matériel militaire.

Il me dit ensuite qu’il veut voir la paire de jumelle, j’ouvre donc la grande poche centrale. Je n’ai qu’à sortir ma trousse de médocs et une paire de chaussures avant de tomber dessus. Il me demande ce qu’il y a d’autre, en dessous, je lui dis qu’il n’y a que des vêtements et un couteau suisse. Il me dit qu’il a vu ça au scanner, commence à fouiller pour vérifier. J’ai rangé mes affaires par niveaux, c’est à dire qu’après les maillots, les pulls, les blousons, il y a le gilet tactique, avec les portes-chargeurs, le masque balistique, le couteau de combat (qui n’est en fait absolument pas un couteau suisse), les gants coqués, etc.

Par chance, il s’arrête aux maillots.

Alibi : un étudiant en master de géopolitique

Néanmoins ma paire de jumelles le contrarie beaucoup, il la garde en mains, l’examine, me redemande mon passeport, et un de ses collègues part avec pendant dix minutes. Pendant ce temps ils se font tourner la paire de jumelles, regardant tour à tour dedans, avec une attention excessive, à tel point que c’en est comique. Ils sont trois à me poser des questions, ou plutôt à me lancer des affirmations que je dois ou bien réfuter, ou bien modeler à mon avantage. Je vous en livre quelques unes ici : « Vous allez combattre avec les peshmergas hein ? » Déjà je m’en sors bien, ils ne parlent pas des YPG. « Vous êtes militaire ? » Non et non. Je dis être là pour mes études. Ils veulent absolument savoir si je connais quelqu’un en ville. « Et vous ne connaissez vraiment personne ? Vous n’avez aucun ami à Souleymanieh ? Pas même un contact ? Un numéro de téléphone au moins ? Quelqu’un doit bien vous héberger… » J’affirme que c’est ma première fois en Irak, que je ne connais personne, que je loge à l’hôtel, je ne sais pas encore lequel, un pas cher si possible.

« Mais qu’est ce que vous faîtes alors ? » Je réponds être un étudiant en master de géopolitique, effectuant un projet d’études sur les conflits au Kurdistan irakien, et m’intéressant particulièrement, il est vrai, aux courageux soldats peshmergas du Kurdistan irakien, sur lesquels j’aimerais faire mon mémoire. Ils semblent flattés, se détendent. J’enchaîne, en affirmant avoir été signaler ma venue au bureau diplomatique du KRG à Paris (ce qui est absolument faux). Et, au bluff, j’avance que je compte profiter de mon temps à Souleymanieh pour rencontrer certains généraux et officiers, les interviewer, éventuellement filmer leur préparation militaire, d’où le fait que j’ai avec moi une paire de jumelles et une GoPro.

L’un des agents semble prendre ma défense

Dans l’avion, alors que nous survolions la mer Noire, je me suis entraîné à répéter mon histoire dans les toilettes, en me regardant dans le reflet que me renvoyait l’aluminium chromé du lavabo. Je n’avais cependant pas prévu le coup des jumelles.

Celui parti avec mon passeport revient, ses collègues, si je comprends bien, lui résument notre échange. Il paraît sceptique. L’un des agents semble prendre ma défense, me redonne mes jumelles, et me dit que je peux y aller. Il dit à son collègue de me donner mon passeport, ce qu’il fait. Je joue l’étudiant innocent jusqu’au bout en les remerciant, et en leur demandant même de m’indiquer un endroit où je puisse changer mes euros contre des dinars. Ils m’indiquent, et l’un d’eux me dit : « Au revoir, profitez de votre séjour et faites attention à vous surtout. » Dernier obstacle passé.

Dans le taxi qui m’emmène à l’hôtel où mon contact kurde des YPG doit me retrouver, je me mets à sourire béatement. L’aventure commence enfin. La ville se dévoile peu à peu, lumineuse, bruyante, désordonnée. Souleymanieh est la ville capitaliste moderne et moyen-orientale par excellence. Partout des publicités, des enseignes lumineuses, de l’ostentatoire mêlé à du kitsch. Des voitures de luxes croisent des marchands ambulants. Je demande d’avance le prix de la course au chauffeur : 20.000 dinars, soit une quinzaine d’euros. Mais je peux payer en dollars si je veux : « 20.000 dollars c’est pareil si tu veux. 20.000 dollars c’est mieux même. » Il est drôle.

À l’hôtel on m’annonce qu’il y a la wifi, et que le thé est gratuit et toujours disponible à l’accueil. Une connexion et un thé à la menthe, que demander de plus ?

[1Le Kurdistan d’Irak est, depuis 2005, une région autonome d’environ 5 millions d’habitants, dont la capitale est Erbil. Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est dirigé par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. Le GRK, allié d’Ankara et de Washington, est qualifié de « libéral-féodal » par la gauche kurde.

 
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