journal de bord

Combattant volontaire au Rojava #03 : « Nous apprenons chaque jour à faire attention à ce que nous disons »

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« J’ai dû laisser une partie de mes affaires à un contact, qui me les rendra à mon retour. Les routes sont devenues trop dangereuses pour les gens comme nous, les forces armées irakiennes ont multiplié les check-points. »


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Nous répercutons ci-dessous le journal de bord, publié sur Facebook, d’un militant révolutionnaire francophone au sein des YPG. Il partage ses analyses, ses critiques, et relate les temps forts de son parcours. Un indispensable témoignage humain et politique.

Les intertitres et notes de bas de page sont de l’équipe web d’AL.

Lire les autres épisodes ici.


Souleymanieh, Kurdistan irakien, le 28 décembre 2016

L’attente est l’ennemie du voyageur. Cela fait déjà quatre jours que nous sommes censés partir « demain ». Mais demain est un concept particulièrement large ici, il peut aussi bien littéralement signifier « demain » que « dans une semaine ».

Un volontaire nous a rejoint lundi, et un autre ce soir. Nous serons donc quatre européens à tenter de traverser la frontière dans les jours qui viennent. Départ prévu pour bientôt... Normalement.

Notre temps passé ici nous permet au moins d’en apprendre sur la vie à Souleymanieh, et de vivres différentes expériences. La cuisine locale m’a épargné jusqu’à maintenant, mais pas mon premier compagnon de route, qui a été malade un soir.

Un colonel peshmerga nous a offert notre dîner dimanche, et un sympathisant nous l’a offert mardi. La générosité est un principe ancré dans la culture locale.

La « petite Amérique du Moyen-Orient »

Nous apprenons chaque jour à faire attention à ce que nous disons. Des mots perdus comme « Rojava », « YPG », « Syrie » peuvent être dangereux, et il faut sans cesse se surveiller. Des situations peuvent aussi être source de malentendus : ne dites pas à un chauffeur de taxi que vous souhaitez aller au « night club » ou il vous emmènera aux prostituées.

Le prix de la vie ici est évidemment peu cher pour un Occidental, mais l’on est tout de même surpris d’apprendre qu’une Chevrolet Camaro coûte seulement 10.000 Dollars US. Avec 5 euros vous pouvez faire un bon repas pour trois personnes. Vous pouvez acheter de nombreux médicaments sans ordonnance, et des armes à feu légères sont vendues au bazar. L’eau chaude et l’électricité sont gratuites.

Les publicités à la télé montrent des chinois vanter le mérite de produits à la qualité douteuse. Les produits chinois sont d’ailleurs abondants dans les commerces. Beaucoup de matériel (de meilleure qualité celui là) vient ou transite par Dubaï et les Émirats (de l’électroménager à la voiture de luxe). Les centres commerciaux font concurrence aux échoppes du bazar. Depuis l’invasion américaine, Souleymanieh est surnommée la « petite Amérique du Moyen-Orient ». Très libéralisée, la ville permet au moins aux femmes de sortir voilées pour certaines, ou maquillées pour d’autres, même si la majorité de la foule arpentant les rues demeure masculine. À Erbil, la mentalité reste davantage conservatrice.

Les forces spéciales protègent les grands carrefours

La police ne nous a jusqu’à maintenant causé aucun tort. Nous nous faisons juste discrets. Les policiers patrouillent en permanence et les forces spéciales protègent les grands carrefours de l’hypercentre. Même si la guerre n’est pas visible, la tension reste palpable.

J’ai dû laisser une partie de mes affaires à un contact, qui me les rendra à mon retour. Les routes sont devenues trop dangereuses pour les gens comme nous, les forces armées irakiennes ont multiplié les check-points. Nous sommes donc limités à un sac à dos. J’ai néanmoins trouvé un moyen de prendre un maximum d’affaires avec moi. Nous appellerons cela « la méthode Décathlon » (les vrai.es savent) : porter sur soi autant de vêtements que possible, en mettant d’abord les plus serrés, jusqu’au plus ample. Hormis le fait que je semble faire 15 kilos de plus, on ne voit pas mon gilet de combat et mes treillis sous le jean et le sweat.

Nous espérons enfin partir dans les heures qui viennent. Toutes ces nuits à l’hôtel nous reviennent cher. Nous dormons mal, l’impatience nous fatigue. Et le muezzin aussi. Il nous prend parfois des envies d’OSS 117 (les autres vrai.es savent), mais l’on se retient. Il ne faudrait pas déclencher un incident diplomatique de plus.

 
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