journal de bord

Combattant volontaire au Rojava #05 : « Ce genre d’endroits ne peut attirer que des profils atypiques »

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« On entend parler en anglais, chanter en italien, et râler en français. Il y a au moins une douzaine de nationalités différentes, pour une bonne vingtaine de personnes. »


Nous répercutons ci-dessous le journal de bord, publié sur Facebook, d’un militant révolutionnaire francophone au sein des YPG. Il partage ses analyses, ses critiques, et relate les temps forts de son parcours. Un indispensable témoignage humain et politique.

Les intertitres et notes de bas de page sont de l’équipe web d’AL.

Lire les autres épisodes ici.


Académie militaire des YPG pour volontaires étrangers, le 7 janvier 2017

La voilà donc l’aventure, la vraie, celle qui vous transcende et vous anime, qui vous fait vivre l’unicité du moment. L’intensité du vécu est totale, rien n’y échappe. Chaque heure passée ici me semble plus riche en sens qu’un jour entier en France. Il ne s’agit pas d’un simple dépaysement, c’est avant tout un dépassement, de soi, du monde.

La saveur de chaque instant est délectable, on en devient accro.

Notre tabûr (camp militaire kurde, prononcer « tabour »), est situé assez loin du front. Il a été créé spécialement pour les volontaires internationaux. Il s’agit d’une petite centrale électrique, entretenue par deux civils kurdes. Nous utilisons le terrain et les installations, et en contrepartie nous protégeons le site. Cette forme de coopération civil/militaire est assez répandue au Rojava. Notre camp possède un terrain de volley/foot, une salle de cours, une salle de sport, un champ de tir, un poste de garde, une cuisine, une salle à manger, une réserve, des douches (avec eau chaude) et des toilettes, plusieurs chambres collectives. Nous dormons sur des futons, avec plusieurs couvertures.

Pour un camp militaire du Rojava, c’est assez confortable.

Cas pathologiques inquiétants

Le commandant, son second, et l’équivalent du « sergent » sont les seuls autres Kurdes. Le reste des hommes (population exclusivement masculine) vient de trois continents différents. On entend parler en anglais, chanter en italien, et râler en français. Il y a au moins une douzaine de nationalités différentes, pour une bonne vingtaine de personnes.

Ce genre d’endroits ne peut attirer que des profils atypiques, de l’ancien soldat occidental au révolutionnaire convaincu, du Kurde expatrié à l’anti-daechien déterminé. On y trouve autant de personnes formidables que de cas pathologiques inquiétants. Il est clair que certaines personnes ne viennent ici que pour en tuer d’autres, et que rien ne les anime si ce n’est un goût malsain pour la guerre et ce qu’elle porte avec elle.

Composer avec toute cette diversité de profils

Le problème est de composer avec toute cette diversité de profils, d’éviter autant que possible les tensions et les non-dits. En cela, le tekmil a une utilité certaine. Il s’agit d’une assemblée pour discuter et se critiquer. La critique n’est pas à prendre comme en Occident. Ici, elle a pour but de progresser. Si l’on a un reproche à adresser à un camarade, on le lui dit en public, et lui peut s’expliquer, s’auto-critiquer ou se défendre. Il y a bien sûr un travail conséquent à faire sur son ego avant de pleinement adhérer au principe du tekmil. Les YPG et YPJ, comme les autres groupes kurdes de guérilla révolutionnaire, en font toutes les semaines.

La vie au camp s’articule ainsi : La journée commence à 4 h 45, par un échauffement, puis un footing, et enfin une sorte de stretching martial kurde, et cela jusqu’à 6 heures ou 6 h 30. Nous avons ensuite une heure pour manger et faire les travaux de maintenance, c’est-à-dire vider les poubelles, nettoyer les salles et les toilettes, etc.

Des cours politiques

De 7 heures à 11 heures, nous avons les cours théoriques, partagés entre des leçons de stratégies et tactiques militaires, des cours politiques très orientés vers Öcalan, le confédéralisme démocratique et le municipalisme libertaire, des cours d’histoire/sociologie. De 11 heures à 13 heures, nous devons cuisiner, manger, et nettoyer ce qui ne l’a pas été le matin. Puis jusqu’à 17 heures nous avons les cours militaires pratiques : maniement des armes, montage et remontage de la kalachnikov, déplacements, etc.

Des cours de kurde nous sont aussi dispensés, en alternance entre le matin et l’après-midi.

De 17 heures à 19 heures nous devons préparer le dîner. Jusqu’à 20 heures, nous finissons de nettoyer et ranger (tout se salit très vite ici). Nous faisons également parfois des assemblées pour discuter et débattre d’un sujet philosophique, politique, social. Nous restons ensuite éveillés jusqu’à au moins 22 heures, à parler, jouer, chanter, regarder des films. Nous avons chaque nuit un tour de garde d’au moins une heure.

Photo d’illustration cc Kurdish Struggle

Les YPG nous fournissent notre équipement de base (le treillis et l’arme). Tant que nous sommes au camp, nous devons le conserver et le porter. À la fin de la formation nous serons libres d’utiliser notre équipement personnel. Nous faisons notre lessive à la main, nous devons nettoyer nos chaussures régulièrement : la terre ici est un mélange de sable et de glaise. Marcher dans un champ équivaut à alourdir chacun de ses pieds de 1 à 2 kilos.

Passés à travers une dizaine de check-points

Pour arriver jusqu’au camp il nous a fallu parcourir des centaines de kilomètres. Nous sommes d’abord partis de Souleymanieh le 28 décembre, dans la nuit. Un premier véhicule est venu nous chercher à l’hôtel et nous a amené à un point de rendez-vous où un second véhicule nous attendait. Nous l’avons pris et pendant plusieurs heures, nous avons traversé tout le nord de l’Irak.

Nous sommes passés à travers une dizaine de check-points. Le premier fut le plus stressant. L’un des soldats a choisi d’ouvrir une portière pour une inspection rapide, et ce fut celle de mon côté. Sous ma polaire, mon gilet de combat me paraissait lourd, très lourd. J’ai lancé un « Hello » le plus naturel possible au soldat, qui a fini par refermer la portière. Les check-points étaient majoritairement ceux de l’UPK [1], un parti politique plutôt conciliant avec le Rojava, à la différence du PDK, mais vers la fin du trajet nous sommes tombés sur trois check-points du PDK. Quatre occidentaux et un chauffeur kurde, ce n’est pas anodin dans cette région. Nous sommes néanmoins passés.

Nous sommes finalement arrivés la nuit dans les montagnes du Nord-Ouest irakien, un endroit magnifique. Au petit matin, un groupe de guérilla communiste locale (dont nous tairons le nom mais bon tmtc, encore) nous a récupérés, cachés, et nourris. Nous sommes partis l’après-midi en voiture, vers un autre camp caché près de la frontière (des souterrains et d’énormes pièces creusées dans la terre et la roche, pour s’abriter des forces turques notamment.

Tous feux éteints dans un champ

Nous avons rapidement mangé, repris la voiture, et avons fini par rouler tous feux éteints dans un champ, le conducteur se servant de jumelles de vision nocturnes. Nous étions deux véhicules, à avoir pris deux itinéraires différents par sécurité, et à se retrouver au point de rendez-vous, à quelques kilomètres du Tigre.

Nous avons ensuite dû marcher dans la nuit noire, profitant de la pénombre de la nouvelle lune (à savoir pas de lune apparente). Nous avons fini par atteindre le fleuve. En cet endroit, il se divise en trois bras. Nous avons passé les deux premiers à pieds, avec de l’eau jusqu’aux genoux. Je portais bien 32 kilos sur le dos, ma pochette d’ordi sur la tête. Le troisième bras, nous l’avons passé en canot pneumatique, entassés à onze, armes et bagages avec nous, passant à quelques centaines de mètres des postes de gardes peshmergas. L’adrénaline était là, le moment était jouissif. Il a fallu deux aller-retours pour que tout le monde traverse.

S’en est suivi une longue marche de presque huit heures à travers le désert de boue sableuse. Nous étions épuisés.

Des volontaires qui peinent

L’aventure est aussi belle qu’elle peut-être cruelle. Un des volontaires étrangers n’a pas tenu le coup physiquement, les Kurdes ont dû lui prendre son sac et il a fallu le soutenir pendant toute la marche. J’avoue que nous l’avons maudit de nous ralentir. Il pesait de tout son poids sur les épaules des camarades. Un autre étranger à commencé à avoir des hallucinations. Le troisième était à bout de force. Et j’en bavais aussi.

J’ai fini par arriver en avance avec un petit groupe de sept Kurdes. Des camions nous attendaient au milieu de nulle part. Il a fallu attendre vingt minutes que la vingtaine d’autres compagnons arrivent aussi. Nous avons roulé une demi-heure pour finalement arriver au camp.

Ne venez pas au Rojava si vous n’avez pas un minimum de condition physique et mentale. Les abandons sont nombreux, et les Kurdes n’ont pas de temps à perdre. Ce n’est pas une question d’élitisme sportif ou quoi que ce soit du genre. C’est une révolution et une guerre. La venue de chaque volontaire demande une organisation logistique conséquente. Et « nous n’avons pas le luxe d’accueillir des touristes » pour reprendre les mots d’un camarade kurde.

[1Union patriotique du Kurdistan, 2e parti le plus important au Kurdistan d’Irak, dirigé par Talal Jalabani.

 
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