Commémoration : Pentecôte 1973 : ratonnade à Grasse

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En juin 1973, à Grasse, des travailleurs tunisiens décident de se mettre en grève. C’en est trop pour les racistes de tout poil, épaulés par les forces de répression étatiques et le patronat. Quarante ans plus tard l’oubli n’est pas permis.

À Grasse, la ville des fleurs et des parfums, ça sent parfois le soufre. En ce lundi de Pentecôte 1973, parce qu’ils en ont assez d’être exploités sur les chantiers ou dans les champs, quelques centaines de travailleurs nord-africains, tunisiens pour la plupart, se réunissent en assemblée générale dans la vieille ville. Plus grave encore, ils décident de se mettre en grève  ! Le lendemain une délégation de 300 personnes porte leurs revendications au maire, qui les accueille à coup de lance incendie  : les pompiers et la police municipale font front pour défendre l’« ordre républicain » face à ces « envahisseurs »  [1].

Les manifestants dispersés mais déterminés se réunissent à nouveau dans l’après-midi sous le marché couvert, au cœur du «  quartier arabe  » de la ville, pensant sans doute y être à l’abri. Il n’en sera rien. Vers 16 h les gardes mobiles investissent les lieux et se lancent dans une véritable chasse à l’homme dans les rues et les maisons qui se prolongera jusque tard dans la nuit. Ils sont épaulés par des membres du «  comité de vigilance des commerçants et artisans de Grasse  », qui flirte avec l’extrême droite locale.

Les forces de l’ordre procéderont à une cinquantaine d’interpellations, on comptera plusieurs blessés graves parmi les grévistes. Les jours suivants la traque se poursuit et une «  liste noire  » circule dans les entreprises et sur les chantiers  ; de nombreuses personnes, suspectées d’avoir participé à la manifestation, seront licenciées.

Climat de haine

Cet événement n’est pas un acte isolé dans cette France du début des années 1970, tandis que l’économie ralentit et que les rancœurs liées à la guerre d’Algérie sont encore tenaces. La promulgation, en septembre 1972, en « réponse aux difficultés économiques », des circulaires Marcellin-Fontanet visant à réglementer l’entrée des étrangers en France, met le feu aux poudres. Les manifestations de solidarité sont immédiates, mais également une mobilisation des premiers intéressés. Dès l’automne 1972 diverses actions de grève de la faim, d’occupation d’usines, fleurissent à travers tout le pays. Pour certains c’en est trop. Et cette année 1973 sera marquée en retour par une flambée d’actes racistes en réaction à la mobilisation.

Que reste-t-il de ce drame  ? Un film, Souvenir de Grasse, tourné dans les semaines qui suivirent et qui dut attendre quarante ans avant d’être projeté cette année à l’occasion de la cinquième commémoration de la mort d’AbdelHakim Ajimi, jeune racisé assassiné par la police. La conviction également que la solidarité de classe et la lutte collective sont les meilleures armes contre le racisme institutionnalisé.

David (AL Paris Nord-Est)

[1] « Moi, je suis maire, et je dois assurer la tranquillité de mes concitoyens. Or la population se plaint tous les jours du tapage nocturne provoqué par les Arabes, de leur insolence », « C’est très pénible, vous savez, d’être envahi par eux » : quelques déclarations faites par le maire dans plusieurs médias dans les semaines qui suivirent.

 
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