Confédération CGT : Renouer avec la logique de classe

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Paradoxe  : alors que le mouvement populaire a perdu sur les retraites, les syndicats tirent leur épingle du jeu, avec l’image d’avoir «  fait leur boulot  ». Et la stratégie de la direction CGT est incroyablement peu contestée. Comment expliquer cela  ?

Suite à la mobilisation de cet automne, l’impression domine que les organisations syndicales sortent renforcées, ce que confirment les records d’adhésions qu’enregistrent notamment la CGT et Solidaires. Cela conforte la stratégie de la confédération de Montreuil, stratégie qui nourrit très nettement l’intersyndicale, et avec certains résultats positifs, mais qui alimentent des clivages cruciaux au sein de toute l’organisation. C’est l’ensemble de ces contradictions qu’il faut comprendre si l’on veut espérer contrecarrer le recentrage de la CGT.

L’intersyndicale, enfant de la CGT

Comme le relèvent les politistes Sophie Béroud et Karel Yon dans une interview réalisée à chaud  [1], c’est la CGT qui porte «  avec le plus de volontarisme ce cadre unitaire  » qu’est l’intersyndicale, cadre qui la valorise tant face à la CFDT que face aux autres syndicats plus «  dominés  », et qui lui permet de faire valoir l’autre aspect de sa stratégie qui consiste à concilier contestation et proposition, le tout en paraissant donner des gages d’ouverture aux syndicalisme de lutte.

Pérennisée dans la lutte contre le CPE en 2006 avec l’union des cinq confédérations représentatives et des syndicats étudiants, élargie en 2009 aux huit organisations – conséquence notable de la réforme sur la représentativité – l’intersyndicale a revêtu, cet automne mieux que jamais, les apparences démocratiques d’un cadre propre à faire la synthèse entre pluralisme syndical et recherche de l’unité, voire à admettre les divergences. En ce sens elle ne fait pas que desservir les autres organisations syndicales puisqu’elles y puisent les conditions de leur renforcement, même si c’est au prix d’une domination réelle où elles peinent – on pense surtout à Solidaires – à faire accepter leurs orientations. Durant ce mouvement, l’intersyndicale a surtout prouvé qu’elle était là pour structurer des «  temps forts  », et nullement pour soutenir la radicalité ni pour la faire valoir dans le rapport de forces. C’est, en parfaite symétrie, la même stratégie que celle de l’appareil de la CGT depuis les années 1990.

Syndicalisme de masse ou de classe  ?

Car la ligne du «  syndicalisme rassemblé  » promue par la CGT n’est pas qu’un projet d’ouverture, elle s’accompagne malheureusement d’un important glissement politique au niveau des propositions de transformations sociales portées par la CGT. Pour ses dirigeants, le refus de la radicalité, tout comme la recherche de l’unité syndicale, sont posés comme un moyen de convaincre «  l’opinion publique  » de la légitimité de l’organisation. Peu à peu, à leurs yeux, l’«  opinion publique  » – concept assez évanescent – devient plus déterminante que la réalité du rapport de forces sur le terrain. Sophie Béroud y voit «  une étrange intériorisation de la faiblesse du syndicalisme français  ». Il faudrait interroger les plus récentes et récents adhérents pour savoir si c’est cette stratégie de partenaire social responsable qui les a conquis, ou les possibilités d’action et de résistance que les équipes de terrain leur ont offertes au cours de la mobilisation.

En attendant, cette ligne se comprend si la perspective est de s’orienter vers un syndicalisme de masse, mais sans y sauvegarder le projet de lutte des classes  : un syndicalisme d’accompagnement sur le modèle qui prévaut dans d’autres pays européens. Seulement pour que ce projet aboutisse, il faut qu’il y ait un partenaire patronal et un partenaire étatique avec qui «  dialoguer  ». Or, l’échec de cet automne le montre bien, pour cela il faut que la droite de combat qui gouverne le pays passe la main aux sociaux-démocrates. C’est bien en ce sens que la CGT, et l’intersyndicale avec elle, ont insisté sur l’illégitimité du gouvernement et son ultralibéralisme, comme un coup de pouce pour un renversement électoral en 2012.

Plus grave que la subordination à «  l’opinion  », le recentrage politique de la confédération ne s’explique pas que par le renoncement des bureaucrates au rapport de force. Ce sont aussi ses revendications qui régressent. De congrès en congrès la confédération a progressivement intégré l’argumentaire réformiste concernant les retraites. Si un effort est remarquable cette fois pour réaffirmer l’enjeu du partage des richesses pour financer les retraites, il n’empêche que la revendication des 37,5 annuités a été abandonnée lors du congrès de décembre 2009. La CGT, au niveau confédéral, rate de nouveau les vrais enjeux de la défense des retraites  : un salaire socialisé, une rémunération reconnaissant à vie la qualification de chaque travailleur et témoignant d’un choix de société qui cesse de ne rémunérer que le travail subordonné [2].

À la base  : oui, mais...

Dès lors, les équipes de terrain, les militants et les structures locales combatives sont-elles acculées à la sécession  ? Nous pensons qu’avant cela, il est possible de contrecarrer le réformisme confédéral dans les niveaux intermédiaires. Alors que beaucoup d’oppositions existent, mais dispersées, la discipline d’organisation conduit la grande majorité à se résigner au laisser-faire. Des pôles de résistance existent néanmoins, qui n’hésitent pas à rendre explicites les désaccords. Il existe encore de nombreux espaces d’expression libre au sein de la CGT, et il faut s’en emparer. Aujourd’hui des syndicalistes de la CGT de sensibilité libertaire, qui se reconnaissent dans cette volonté de repolitiser l’action et les pratiques syndicales au sein de la CGT, préparent une expression sur ces enjeux.

Des communistes libertaires de la CGT

[1«  Automne 2010  : anatomie d’un grand mouvement social  », paru le sur le site www.contretemps.eu.

[2Sur ce point, voir Bernard Friot, L’enjeu des retraites, la Dispute, 2010.

 
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