Constitution européenne : Tout dépendra de ce que nous saurons tirer d’une victoire du Non !

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Ci-dessous, nous reproduisons des extraits essentiels de l’intervention d’Alternative libertaire, lors de son meeting du 1er mai à Paris. Le texte fait la synthèse de nos analyses, de nos propositions, et du sens général de la campagne des communistes libertaires pour un Non anticapitaliste et internationaliste.

Le 29 mai, nous allons avoir l’occasion d’infliger une joyeuse claque à un bien triste attelage. Je veux parler de la coalition entre le PS, l’UMP, l’UDF, les Verts, le Medef et la CFDT, dont toutes les télés, toutes les radios, martèlent chaque jour le message : “Votez oui à la Constitution européenne !”

À les entendre, ce traité constitutionnel est un indispensable pas en avant dans la construction européenne. Une construction européenne qu’on essaie de nous vendre comme étant la version moderne des idéaux internationalistes. Rien de moins ! Chacun des associés n’en finit plus d’aligner les arguments pour dire “ oui ”, la main sur le cœur.

Pour l’UMP, il faut dire oui au nom de la patrie ! Pour une France forte, dans une Europe forte, qui fasse contrepoids aux États-Unis. Tout en cachant bien sûr que la politique de défense de l’Union européenne sera subordonnée à celle de l’Otan, comme le précise le Traité. D’ailleurs, nous explique-t-on, l’Europe c’est la paix ! La paix et l’amitié entre les peuples ! Alors chut ! Surtout ne répétez pas que 12 États de l’Union, sur 25, participent actuellement à l’occupation coloniale de l’Irak, au premier rang desquels l’Italie, la Grande-Bretagne ou la Pologne. Drôle de conception du pacifisme.

L’Europe sociale trépasse par le oui

Pour le Parti socialiste, il faut voter oui, parce que, selon leur slogan : « l’Europe sociale passe par le oui ». On dirait plutôt que l’Europe sociale trépasse par le oui, en lisant ce traité sidérant de mauvaise foi, qu’on croirait directement rédigé par un aréopage d’idéologues libéraux ! Un traité dont la vérité substantielle tient dans la troisième partie, consacrée aux directives économiques et sociales. Une troisième partie qu’on essaie désespérément d’occulter - mais qui fait tout de même 72 % du texte !

Des centaines de pages à répéter que l’alpha et l’oméga de la politique économique de l’Union européenne, c’est je cite « l’économie de marché ouverte où la concurrence est libre », où la libéralisation des marchés et la casse des services publics sont programmées. Des centaines de pages et d’articles dont certains semblent avoir jailli du brainstorming sans fin de certains lobbies patronaux. Le traité pousse le ridicule jusqu’à affirmer « qu’en cas de guerre », les États devront se concerter pour éviter que le “ fonctionnement du marché intérieur ” soit perturbé ! Des centaines de pages où tout est encadré, édicté, prévu. Mais des centaines des pages où il n’est, vous vous en doutez, nullement question des droits des salarié(e)s en matière de rémunération, d’association, ou de grève.

Le PS encore, ment sans scrupule lorsqu’il affirme que l’Union européenne permettra de réguler la mondialisation économique. Concernant le commerce international, la ligne de conduite de l’Union est inscrite dans la Constitution : c’est, je cite : « la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux » et « la suppression des barrières douanières ». C’est-à-dire une dérégulation accrue des échanges, la confrontation directe des économies du tiers-monde avec les économies occidentales. C’est, pour les pays d’Afrique par exemple, le pot de fer contre le pot de terre. L’invasion des produits occidentaux et la faillite des économies locales. C’est, pour les travailleuses et travailleurs européen(ne)s, la promesse de nouvelles délocalisations. Et cette politique libérale inscrite dans le traité sera défendue à l’OMC par les émissaires européens, comme ils l’ont fait jusqu’ici, avec à leur tête M. Pascal Lamy. L’ex-commissaire européen au Commerce, qui sera sans doute le prochain directeur général de l’OMC, M. Pascal Lamy, membre éminent du Parti socialiste.

Passons sur l’UDF. Pour François Bayrou, l’adoration servile de l’Union européenne tient lieu de carte d’identité. Il en est à promettre des cataclysmes bibliques si le non l’emporte. Si le non est majoritaire, promettait-il lors d’un meeting en mars : « il pleuvra plus que quarante jours ! » [1] Et ce brave apôtre de rester béat devant la partie II de la Constitution, c’est-à-dire la Charte des droits fondamentaux - nec plus ultra de l’étalage de bons sentiments. Enfin, si l’on veut, dans la mesure où le texte ne reconnaît pas le droit à l’avortement, et se contente de reconnaître, je vous le donne en mille : « le droit à la vie », dans la plus belle rhétorique catholique traditionaliste. Bref, un point d’appui juridique pour l’extrême droite qui rêve de supprimer le droit à l’IVG et de s’attaquer à la liberté des femmes.

Les Verts sont plus gênés aux entournures. Tous n’ont pas encore embrassé le credo du libéralisme. Certains sont embarrassés par les pitreries de Daniel Cohn-Bendit, qui n’a de cesse de susurrer son amour des privatisations [2] . Et puis, Alain Lipietz, leur malheureux vrai-faux candidat à la dernière élection présidentielle, est tout de même co-auteur du texte du traité, sur lequel il a beaucoup travaillé avec Valery Giscard d’Estaing. Bref, nos camarades écologistes sont souvent prêts à reconnaître que, certes, cette Constitution est lamentable, mais c’est pour cela qu’il faut voter oui ! Pour ne pas être en dehors du coup !

Quant à François Chérèque, le n°1 de la CFDT ! François, l’unique leader du oui syndical ; Oui-Oui dans sa voiture jaune ! Qui expliquait sans sourciller début avril que, je cite : « Si le non l’emporte, c’est le libéralisme qui marque un point de plus et pas l’inverse ». [3] Une fois de plus, la CFDT semble agir en service commandé pour le Medef. L’organisation du baron Seillière, qui appelle publiquement à voter oui au référendum, mais se fait très discrète dans la campagne, pour ne pas faire repoussoir.

Pourtant le patronat européen attend avec fébrilité, les yeux humides, la mise en application du traité. Tout est dit sans détour, dans les documents internes du syndicat patronal européen, l’UNICE, dont le Medef est membre. L’un de ces documents, révélé par un quotidien de gauche, est des plus savoureux. Je cite : « L’UNICE est satisfaite que le traité constitutionnel n’accroisse pas les compétences de l’Union européenne dans le domaine social, pas plus qu’il n’étende l’utilisation de la majorité qualifiée. » « L’unanimité reste requise pour toutes les mesures concernant la Sécurité sociale, la protection sociale des travailleurs, la représentation et la défense collective des intérêts des travailleurs, et les conditions d’emploi des ressortissants des pays tiers résidant légalement dans l’Union. » [4]. Alors, au référendum du 29 mai, nous avons effectivement la possibilité de mettre à la poubelle - provisoirement - un très très moche scénario libéral.

Un patriotisme à l’échelle européenne

Mais face à l’ampleur du Non, politiciens et grands médias hurlent à fendre l’âme. On nous demande : « Mais que proposez-vous à la place ? » On nous dit : « Mon dieu ! Mais l’Europe ? Vous n’aimez pas l’Europe ! Vous êtes des Franco-français rétrogrades ! »Nous répondons : à Alternative libertaire, nous ne sommes ni anti-européens, ni pro-européens. Nous sommes pour la défense des intérêts des travailleuses, des travailleurs et des classes populaires. Certains gouvernements ont commis l’imprudence d’organiser un référendum ? Eh bien nous saurons l’utiliser contre eux.

On dit : « Quelle horreur ! Mais vous faites une alliance objective avec le Front national et De Villiers ! »

Quelle hypocrisie ! L’une de nos premières satisfactions est que la forte campagne du non sur des bases sociales a totalement minorisé le non souverainiste. Celui-ci était quasiment inaudible, jusqu’à ce que les médias et les partisans du oui le mettent en avant, en croyant nous gêner. Ce n’est pas la première fois que les dirigeants du PS, de l’UMP, ou les médias de masse, encouragent l’expression de l’extrême droite, pour des raisons de basse tactique politicienne. Mais s’ils croient nous faire taire, ils se trompent ! Cela ne peut que nous inciter à faire d’autant plus entendre nos idées !

On nous dit : « Mon dieu ! Et les Américains ? Allons-nous laisser les Américains diriger le monde ? »Nous répondons : En quoi la puissance européenne serait-elle un progrès pour l’humanité ? Les peuples d’Afrique et d’Asie sont-ils heureux du rôle moteur que joue l’Union européenne au FMI ou à l’OMC ? Les Irakiens sont-ils heureux de subir l’occupation de soldats britanniques, polonais ou italiens ? Les Rwandais hier, les Ivoiriens aujourd’hui, préfèrent-ils les magouilles criminelles de Paris à celles de Washington ? Et sur le continent européen lui-même, l’Union européenne a-t-elle levé le petit doigt en faveur du peuple tchétchène, martyrisé par Moscou ? Et l’on veut nous vendre la « vertueuse Europe » contre la « perfide Amérique » !

Eh bien nous ne voyons là que l’éclosion d’un patriotisme d’un type nouveau, à l’échelle européenne, et qui comme tout patriotisme ne servira qu’à aveugler les peuples ! Nous refusons cette mystification, et nous proclamons que les travailleuses et les travailleurs américains, russes, européens, africains ou orientaux ne sont pas ennemis. Ils ont des intérêts communs à défendre, contre la mondialisation capitaliste qui veut aiguiser la concurrence entre eux et elles.

Contre cette mondialisation capitaliste, l’Union européenne n’est pas un rempart, comme on essaie de nous le faire croire. Elle en est la déclinaison régionale, puisqu’elle organise le dumping social, en orchestrant la concurrence entre les travailleurs du continent. Cette configuration nouvelle va obliger les travailleuses et les travailleurs à trouver la voie de revendications communes. Pour des garanties sociales à l’échelon européen, afin de désamorcer cette concurrence néfaste. Pour un salaire minimum européen, une réduction du temps de travail, la mise en place d’une protection sociale égalitaire... Ce sont là les enjeux de demain, les vrais enjeux, et pas ces imbécillités qu’on nous débite sur les soi-disantes vertus de l’Union européenne.

Un tremplin pour un renouveau des luttes sociales

Car que se passera-t-il si le Oui est majoritaire ?

Si nous perdons le référendum, si la Constitution est promulguée, alors nous aurons à nous battre au quotidien contre la démolition sociale, comme nous l’avons toujours fait, mais dans un environnement politique et juridique plus dur. D’autant plus dur qu’il viendra couronner plusieurs défaites du mouvement ouvrier européen : je veux parler notamment des mobilisations de 2003-2004 contre la casse des retraites et de l’assurance-chômage en France, en Allemagne ou en Autriche.

Si la Constitution est promulguée, ce sera un recul de plus pour les droits des travailleuses et des travailleurs.

Cependant, si nous l’emportons, est-ce que ce sera pour autant la panacée ? Non, trois fois non, il n’y a aucune illusion à entretenir là-dessus.

Premièrement, parce que Raffarin, Strauss-Kahn ou Seillière sont assez grands pour faire tout seuls leur sale besogne. Ils n’ont pas besoin que la technocratie européenne guide leur main, même si souvent ils se cachent derrière Bruxelles pour attaquer les acquis sociaux. Deuxièmement, parce que la démolition sociale est consubstantielle de la « construction européenne », et qu’elle se poursuivra avec ou sans Constitution.

De l’Acte unique européen au Pacte de stabilité de Dublin, en passant par le Traité de Maastricht ou les accords de Schengen, le socle de l’Union ce sont les privatisations, l’austérité, les restrictions budgétaires, la répression des travailleuses et travailleurs sans-papiers. Pouvait-il en être autrement ? La construction européenne, depuis le Traité de Rome en 1957, a toujours correspondu aux intérêts partagés des capitalistes du Vieux Monde. Le contenu de la constitution en est la conséquence directe. Donc non, décidément non, la mise en échec de la constitution ne sera pas une panacée.

Quelle sorte de victoire emporterons-nous alors ?

Ce sera une petite victoire sociale, et une grande victoire symbolique. Mais tout dépendra alors de ce que nous saurons en tirer.

Ce sera pitoyable, si cette victoire sert uniquement de tremplin pour battre la droite en 2007 et la remplacer par un gouvernement de gauche, dont on sait qu’il poursuivra pour l’essentiel la même politique.

Au contraire, cette victoire du Non, pour laquelle nous militons, il faut espérer qu’elle regonfle le moral des classes populaires, qu’elle serve de tremplin pour un renouveau des luttes sociales, qu’elle soit un pas en avant pour les mouvements sociaux européens. C’est à cela que nous devons travailler, si nous voulons de nouveau faire trembler le capitalisme, et porter l’espoir d’une société nouvelle, fondée sur le socialisme et l’autogestion.

[1Le Monde, 31 mars 2005.

[2Daniel Cohn-Bendit dans L’Expansion (novembre 2003) : « Toutes les libéralisations ne doivent pas être rejetées de manière dogmatique. Pourquoi s’opposer à celle du marché de l’énergie ? »

[3Le Figaro, 8 avril 2005.

[4Document interne de l’UNICE, révélé par L’Humanité du 19 mars 2005

 
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