IIe congrès d’Alternative libertaire Montreuil, avril 1993

Contre l’extrême droite

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1982-1992 : 10 ans de progression des idées fascistes et réactionnaires dans toute l’Europe (occidentale, et orientale depuis la chute du mur de Berlin). En France, c’est le FN qui est à la pointe de ce mouvement ; son ascension est irrégulière mais n’a pas été encore contredite. Influence électorale entre 12 et 15 % (avec des pointes locales à 30 ou 40 %).

Le FN n’est pas une baudruche se dégonflant à la première secousse (comme cela a été souvent prédit). Le phénomène FN est ancré dans la société. Le développement des partis défendant des thèses proches du FN (Combat pour les valeurs, Alliance populaire, Centre national des indépendants, Centre des Indépendants, Mouvement pour l’indépendance et les libertés...) est la preuve de l’attrait idéologique de l’extrême droite, idéologie qui reste minoritaire mais pas mineure.

Les mobilisations hétéroclites allant de la riposte violente et confuse (proches du SCALP) à la tentative de front républicain (à l’initiative du PS) n’ont pas fait reculer, ni enrayé la progression du FN.

Aujourd’hui le courant néofasciste s’est imposé comme courant d’idées, prenant place, voire inspirant de nombreux débats de société (l’histoire, l’immigration, la sexualité...).

Une partie de la droite classique est influencée de façon notable par ce courant. C’est une victoire de Le Pen. Cette victoire fait du FN un mouvement d’une autre nature que les « groupes d’extrême droite classiques » (type Action française, GUD), certes violents et mobilisés, mais qui ne représentent aucune alternative crédible au niveau de la société.

Car le FN est devenu une alternative crédible aux yeux de millions d’électeurs. Là est le danger, plus que dans ses parades ostentatoires du 1er mai.

Le FN est un parti néofasciste, xénophobe et antisémite. Il est présent à la « base de la société ». Il encadre la vie sociale de certains quartiers (voir le livre d’Anne Tristan, Au Front). Sa présence dans de nombreuses associations est le signe d’une stratégie d’insertion dans le corps social (faisant écho aux expériences du totalitarisme nazi).

La présence de structures « FN » dans les entreprises est très faible. Mais c’est aujourd’hui une de ses priorités déclarée d’implantation, y compris à travers l’entrée dans les syndicats (notamment dans FO et la CFTC...).

L’un des atouts du FN est son autonomie affichée par rapport aux autres formations politiques. Le FN n’est pas touché par la gestion de la crise, par les « affaires ».

Cette recherche de la « pureté » est constamment déclinée par le FN (de Jeanne d’Arc à l’affirmation non cachée d’une théorie des races, « l’ethno-différencialisme »).

La mutation économique des années 1980 a contribué à faire éclater « la société », le FN se propose de reconstituer le corps social autour d’idées simples dont le concept majeur est « l’identité nationale ». Face au non-discours des « grands partis » (au nom de la complexité), le FN impose un discours accessible et démagogue.

Ces premiers constats amènent une question pressante, celle du risque d’une prise du pouvoir politique par le FN, ou en tout cas par une coalition de droites extrêmes. Rappelons que le FN est désormais représenté dans de nombreux conseils régionaux et généraux. Cette institutionnalisation représente un danger.

À ce stade, il faut rappeler que la politique du PS et du PC, voire d’une partie de la droite en dépit de ses glissements et dérapages de plus en plus fréquents, ne saurait être confondue avec celle du FN. La confusion politique correspondrait en définitive à une banalisation du FN.

Cela ne veut pas dire passer l’éponge sur la gestion de la crise, le désastre social (terreau naturel de l’extrême droite), sur une politique anti-immigrés qui fait largement consensus, y compris à gauche, mais au contraire dénoncer à chaque fois ces concessions faites à l’extrême droite.

L’intervention d’Alternative libertaire

Nous ne sommes pas des militants de témoignage d’une pensée juste et sans compromis attendant le verdict des historiens des siècles prochains. Face au danger fasciste une politique s’impose : l’unité la plus large mais sur des bases humanistes et de défense des exploités.

Notre rôle est d’appuyer des tentatives qui viseraient à dépasser et les professions de bonne foi œcuméniques, et, à l’inverse, un certain activisme "radical", minoritaire, associé parfois à un comportement militaro. Ni unitarisme mou, ni élitisme sectaire ne permettront de combattre l’extrême droite.

Mouvements sociaux et antifascisme

Nous privilégions de façon récurrente les mouvements sociaux comme instrument de changement, d’action sur la réalité. Il est inconcevable, pour nous, d’occulter l’apport des mouvements sociaux dans une pratique antifasciste. Mais il faut bien s’entendre sur le rôle que tiennent les mouvements sociaux dans l’antifascisme.

Une grève, une campagne militante (féministe, pour le droit au logement...) ne sont pas par vocation antifascistes (au sens où elles existent au-delà de la présence d’un parti fasciste). La présence d’un parti fasciste influe sur ces mouvements sans les dénaturer.

C’est de façon implicite que les mouvements sociaux (qui doivent garder leur dynamique, leurs enjeux propres) s’opposent à l’extrême droite :
- par leur dimension/caractère de classe (qui s’oppose à une dynamique de repli nationaliste) ;
- parce qu’ils impliquent de nouvelles solidarités ;
- parce qu’ils développent la volonté d’émancipation sociale et politique de leurs acteurs et actrices ;
- parce qu’ils opposent à la primauté du chef la responsabilité collective ;
- et surtout parce qu’ils occupent le terrain social.

Ce n’est pas en brisant le mouvement social que le fascisme s’installe. C’est la démobilisation, le moment où l’individu est confronté (seul) à l’exclusion, au chômage, à la précarité, qui offre un terrain perméable au discours fasciste. Le fascisme progresse lorsque le mouvement social est brisé. Le reflux des luttes entamées dans les années 1970, la désillusion qui a suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir, ne sont pas étrangers à la montée de l’extrême droite en France.

Antifascisme : un combat politique et idéologique

Les luttes sociales ne peuvent suffire à lutter contre le fascisme. Il y a un combat spécifique à mener, idéologique, politique, militant.

Le discours fasciste est en tous sens opposé au notre (exclusion/solidarité ; nationalisme/internationalisme ; homme providentiel/pouvoir collectif ; ordre moral/liberté individuelle). L’existence de campagnes antifasciste « indépendantes » est le deuxième volet d’une stratégie antifasciste. Il est nécessaire d’opposer un discours à celui des partis d’extrême droite. Refuser la banalisation des thèses réactionnaires, les criminaliser (c’est à dire rappeler qu’elles sont liberticides, grosses de crimes et de génocides) est nécessaire.

Pour mener campagne, un front républicain (au sens où il correspond à un regroupement institutionnel, sans référence à un discours et à une pratique commune) est peu crédible. Le "front républicain" est condamnable pour deux raisons. La première est qu’il évacue toute critique sur les politiques gouvernementales et patronales, sur les institutions, au profit d’un consensus qui masque les responsabilités et les causes de la montée du fascisme. La deuxième est qu’il prépare le terrain à des alliances politiques avec la gauche traditionnelle et une partie de la droite.

L’initiative du 25 janvier 1992 fut un exemple, aussi bien par son caractère massif, unitaire, que par son contenu alliant luttes sociales à contenu politique.

Plutôt que « Fasciste nazi = FN », nous préférons « Être solidaire, c’est être contre Le Pen », « Être pour l’égalité, la justice, c’est être contre Le Pen ». Alternative libertaire participera sans exclusives aux initiatives unitaires qui opposent un discours positif (solidaire, humaniste, internationaliste) et de luttes à celui de l’extrême droite.

Les élections et l’antifascisme

Il a déjà été dit que le pouvoir institutionnel peut être une arme dans les mains des fascistes. Sans mettre nos critiques en poche, nous préférons sans ambiguïté la démocratie libérale au fascisme. Au delà d’une critique radicale du parlementarisme, Alternative libertaire s’engage à faire barrage au FN en appelant à s’opposer électoralement à tout niveau (du local au national) à son installation dans les institutions. Ce vote barrage se porte vers les candidats qui se situent "à gauche de la gauche". Mais en étant lucides sur les limites et même sur les tentations qui pèsent sur nombre de ces candidats.

 
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