Côte d’Ivoire : Mauvais sang mais bonnes questions

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Dans le conflit ivoirien, tout le monde joue sa carte  : un despote périmé d’un côté, un businessman moderniste de l’autre, quelques caciques prébendiers à côté, et de vastes intérêts géopolitiques tout autour. Et au milieu, le peuple ivoirien. Quel est son intérêt, à lui  ?

Tous sont unanimes  : Union Africaine, Communauté des États d’Afrique de l’Ouest, Union européenne, Onu et États-Unis ont condamné Laurent Gbagbo. Battu dans les urnes par Alassane Ouattara, il doit passer le pouvoir. Sa fuite en avant sanglante est sans issue. Qu’il semble loin, ce mois d’octobre 2002, où la France avait envoyé ses soldats défendre son régime contre la rébellion  !

Gbagbo, membre de l’Internationale socialiste, n’est plus guère soutenu en France que par certains cercles du PS (Henri Emmanuelli) et par l’industriel Vincent Bolloré, qui lui doit l’attribution de gré à gré, en 2008, de la concession du terminal portuaire d’Abidjan. On sait qu’a contrario, Alassane Ouattara, formé aux États-Unis, ex-directeur général adjoint du FMI, est un enfant chéri des milieux d’affaires internationaux – L’Humanité du 2 décembre le qualifiait même de «  Chicago Boy  ». Il a surtout un gros avantage  : personne ne peut plus décemment miser sur Gbagbo, dont la personnalité apparaît aujourd’hui comme le principal facteur d’instabilité du pays.

Depuis vingt ans, la vie politique ivoirienne est empoisonnée par le débat sur «  l’identité nationale  ». En 1994, le droit du sang était inscrit dans la Constitution, le fameux article 35 réservant aux Ivoiriens «  de souche  » une citoyenneté désormais refusée aux fils et filles d’immigrés maliens et burkinabés. Par extension, c’était l’ensemble du Nord musulman du pays dont l’«  ivoirité  » était mise en doute par le très catholique État ivoirien [1]. En 1995, Ouattara, parce qu’il est nordiste, avait ainsi été écarté de la présidentielle. Les années suivantes avaient été marquées par la montée du racisme d’État et des brimades à l’égard des Ivoiriens du nord. Élu en 2000, Gbagbo n’avait pas remis en cause cet état de fait. La rébellion de septembre 2002, en revendiquant la citoyenneté pour toutes et tous, avait rallié contre lui la population du Nord. Gbagbo n’avait dû son salut qu’à la protection armée de la France, vite embarrassée cependant par ce féal turbulent, soutenu par une milice nationaliste à caractère pogromiste, les Jeunes Patriotes. Après huit ans de tergiversations, l’élection présidentielle de 2010 devait, pour la communauté internationale, permettre de repartir à zéro. Pour l’instant, c’est raté.

Par-delà la mêlée

Comment y voir clair à présent dans la complexité de la crise ivoirienne, entre ce qui relève de la géopolitique internationale, des rivalités entre capitalistes étrangers, des tensions racistes et religieuses, ou très prosaïquement des appétits de caciques ayant conquis une situation  ?

Quel est l’intérêt des travailleuses et des travailleurs ivoiriens  ? En premier lieu, la révision de l’article 35 de la Constitution, ségrégationniste de fait. Sans la résolution de cette querelle toxique, il y a peu de chance que le débat politique évolue vers des clivages politiques plus sains – des clivages de classes.

Si Ouattara parvient au pouvoir – et que Gbagbo finit pendu à un croc de boucher ou dans un exil doré en Afrique du Sud – cela signifiera sans doute que Bolloré aura du souci à se faire pour ses marchés. Cela signifiera peut-être le basculement de l’État ivoirien dans la sphère d’influence de Washington, Paris semblant bien incapable de l’empêcher. Mais cela ne signifiera pas que le pays en aura fini avec la corruption, la misère, l’obscurantisme religieux, l’enrichissement d’une caste de businessmen et l’ingérence impérialiste. Le seul espoir du peuple ivoirien, c’est qu’émerge un mouvement social autonome, anti-impérialiste, laïc et multiethnique, fondé exclusivement sur la défense des intérêts des travailleuses et des travailleurs.

Guillaume Davranche (AL 93)

[1Souvenons-nous l’inauguration en 1990 de la basilique de Yamoussoukro, financée sur les «  deniers personnels  » du président Houphouët-Boigny. Consacrée par le pape en personne et «  offerte  » au Vatican par l’État ivoirien, elle est un des plus vastes lieux de culte du monde chrétien.

 
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