Coup de geule : Après les tickets restau, les tickets psy

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Après la sortie d’un rapport sur « Bien-être et travail », le ministère du Travail a mis en ligne des listes d’entreprises classées en fonction de leurs efforts dans la prise en charge du stress. Que le travail rende malade sera vite oublié ! C’est l’ouverture d’un marché juteux concernant une partie des maladies d’une petite partie des travailleurs.

Dans les années 1950, chez Renault, les forgerons étaient payés 25 % de plus qu’un manœuvre tout le temps qu’ils pouvaient rester à la forge, c’est-à-dire avant de devenir aveugles, sourds et d’avoir les poumons détruits. Ils mouraient avant la retraite à 65 ans ou juste après… On assiste à cela encore aujourd’hui : on remplace les épaules détruites d’un ouvrier de 40 ans par une prothèse, avant de le mettre en invalidité. La CDAPH [1], elle, lui donnera de quoi ne pas mourir de faim. En espérant que la victime ait fait des économies tant qu’elle pouvait encore travailler.

Les métiers qui détruisent le plus les corps sont les moins bien rémunérés. Les sans-papiers qui ramassent les asperges ou les cornichons surveillent la terre toute la journée sous le soleil : ça pousse en effet si rapidement qu’il faut une main d’œuvre flexible, disponible et peu exigeante pour les cueillir juste à temps. Les ouvrières à la chaîne qui découpent les poulets et les sardines dans le froid, elles, se font opérer chaque année du canal carpien et des varices.

C’est comme ça pour le plus grand nombre, sans compter les invisibles de la nuit qui nettoient les bureaux, classes ou banques, qui viennent le soir tard ou le matin très tôt pour ne pas déranger, pour ne pas qu’on les voie.

Cadres déprimés

Que regarde-t-on actuellement du côté du travail ? Les malheureux de France Telecom, déçus de leur « mobilité forcée » qui les rendrait un peu plus fous chaque jour. Ils et elles ne se seraient pas attendus à « ça ». Ce n’était pas pour « ça » qu’ils seraient rentrés dans la fonction publique. Sans doute. Mais que sait-on exactement de l’état psychique des nouveaux embauchés, jeunes précaires des plateaux téléphoniques qui gagnent des salaires de misère pour vendre des lignes ADSL à des vieilles dames ou à des sans-papiers qui n’ont pas d’ordinateurs ? Que sait-on des états d’âme des cueilleurs et autres nettoyeuses de l’ombre pendant qu’on met plein feux sur les dépressions des cadres et des ingénieurs ?

On a pu entendre de la bouche d’un grand chercheur qu’à présent, il y avait autant de cadres que d’ouvriers qui se suicidaient. C’est faux, bien entendu. En fait, il y a désormais autant de familles de cadres que de familles d’ouvriers qui convoquent les employeurs en justice pour la mort de leur proche. Mais si on compare le taux de suicides des cadres et des ouvriers, le ratio général est de un à trois – et de un à quatre pour les maladies cardio-vasculaires, infarctus et autres AVC. Simplement, les familles d’ouvriers ont du mal à aller devant les tribunaux. Faut-il s’en étonner ? La différence d’espérance de vie entre les ouvriers et les cadres augmente, alors qu’elle était déjà de huit ans il y a quelques années. Nous savions que les travaux les plus durs étaient les plus mal payés. A cela, il faut ajouter que les retraites les plus longues sont les mieux payées - de loin.

Non contents de se complaire dans cette réalité tordue, certaines sections syndicales croient répondre au malaise en exigeant des psychologues en ligne en permanence et des tickets-psy. En effet, de la même façon que certains employeurs subventionnent les tickets restaurant, ils donnent maintenant des tickets psy en cas de dépression réactionnelle au travail. Il faut bien que les travailleuses et les travailleurs tiennent le coup !

« Restaurateurs de psyché »

On fait désormais appel à des « restaurateurs de psyché », qui dispenseront quelques préconisations discrètes à la direction : « Faites attention, Mme Untel est un peu directive », « M. Untel devrait faire un stage de management », etc.

Jusqu’où irons-nous dans cette psychologisation dépolitisante – qui a l’avantage d’ouvrir un marché de la gestion du stress des plus juteux ? Le changement dans le monde du travail le plus frappant à mes yeux, depuis trente ans en France, ce n’est pas la transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation. Pour moi, la différence majeure c’est qu’en France, quand on est victime d’une injustice épouvantable au travail... on demande à aller chez le psy ! Les forgerons de Billancourt n’en reviendraient pas de tant de naïveté. Comment en sommes-nous arrivés là ? Les psy ne sont pas l’avant-garde de la classe ouvrière… Il est grand temps de reconsidérer le travail autrement qu’avec eux.

Marie-Louise Michel, février 2010

• Marie-Louise Michel est psychologue du travail.

Elle tient chaque mois la Chronique du travail aliéné dans les colonnes d’Alternative libertaire.

[1La Commision des droits et de l’autonomie des personnes handicapées a remplacé la Cotorep en 2005

 
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