Critique du travail aliéné : Patrick*, Vendeur-Livreur de surgelé.

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).


<titre|titre="Ils nous mettent en concurrence entre les dépôts">

J’ai craqué un soir en rentrant à la maison. Ma femme l’a vu tout de suite à la tête que je faisais. Elle m’a emmené aux urgences : quinze jours d’arrêt de travail. Ça s’est passé au cours d’une réunion, mon responsable de dépôt avait fait la remarque devant tout le monde : « Regardez, Patrick, ça fait vingt ans qu’il est là, il n’a même pas fait cinquante factures aujourd’hui ! ». C’était la honte. En sortant les collègues m’ont dit : « Tu as vu comment il t’a parlé ? ». La médecin du travail m’a dit que c’était normal que je sois comme ça, que j’avais eu raison de craquer. Maintenant c’est oublié, mais on a toujours ces fameux briefs avec des petites piques. C’est le responsable régional qui lui met la pression, ils savent qu’il y a la crise, mais il faut quand même faire plus que l’année dernière, même si le gas-oil a augmenté, et les produits aussi. Les gens sont moroses à cause de la crise.

On fait deux jours de livraison et le reste en paperasses et prospection au téléphone. Je préférais le porte à porte, mais c’est quand même moins fatiguant. Les journées de vente, c’est dur. On fait du camion et on porte des cartons à domicile. J’ai un tassement de vertèbres à force, on marche dans un trou, la douleur se réveille, il y en a pour la journée, ou plus. Et des fois, quand les clients ne sont pas là, on retourne avec les cartons jusqu’au camion et il faut revenir après la tournée, on finit plus tard et ça fait du gas-oil en plus, ça baisse les objectifs.

On a un portable avec nous, ça fait terminal de Carte Bleue et en même temps GPS, ça nous permet de nous repérer, mais aussi, c’est pour nous surveiller. En ce moment, ça fait trois semaines que le système de carte bleue marche une fois sur deux. On est au bord de la crise de nerf quand c’est comme ça. En plus cette semaine j’ai eu une panne d’allumage sur mon camion, en pleine campagne. On loue à une société, le temps qu’ils arrivent, bon, j’attends. Ils me changent le camion, mais il n’y a jamais d’essence dans ce qu’ils nous donnent, il faut en mettre. Eh bien ils avaient oublié de me mettre la clé du réservoir sur le trousseau… Là, j’ai dit, j’en ai marre, je veux bien être gentil mais il y a des limites…

Le samedi, ça va, je suis bien toute la journée, mais le dimanche, à partir de quinze heures, il ne faut plus faire de bruit ni rien, je ne supporte plus personne. J’ai besoin d’être seul. Ce n’est pas une vie pour la famille. Je commence à sept heures, je livre jusqu’à quinze heures trente et je vais manger à la maison ; à midi c’est juste un sandwich et je m’écroule un quart d’heure dans le camion. Tout le monde fait comme ça. On n’en peut plus… Avant, on ne supportait pas, avec ma femme, on ne pouvait pas se voir parce qu’elle travaille à l’hôpital et quand elle est d’après-midi, on ne se voit pas. Alors on se donnait rendez-vous sur un parking dans la zone commerciale pour se parler cinq minutes avant qu’elle embauche. Maintenant on vieillit, on se fait juste coucou quand on se croise sur l’autoroute, on se guette. Les vacances, je prends trois semaines en été, la première je décompresse, la troisième je me remets la pression, il n’y en a qu’une de bonne… Ils nous mettent en concurrence entre les dépôts, quand on gagne, on a le droit d’aller visiter l’usine et de manger au resto avec le responsable, tu parles…

Et maintenant le problème des retraites… Je ne me vois pas continuer à livrer mes cartons quand je serai vieux. Les collègues me disent que je suis trop consciencieux, ils ont peut-être raison…

• Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
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