Débat : Quelle unité des anticapitalistes ?

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Dans un article « Anticapitalisme : les deux méthodes » publié dans le dernier numéro d’Alternative libertaire, Guillaume Davranche et Thierry Renard questionnent la stratégie des forces antilibérales et anticapitalistes engagées dans la construction de nouveaux partis. Étant en désaccord avec une partie de cet article, nous avons souhaité y répondre.

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ce qui est dit sur le Parti ouvrier indépendant, énième avatar lambertiste du Parti des travailleurs (PT). Nous partageons la même circonspection en ce qui concerne la Gauche alternative issue des Collectifs unitaires antilibéraux et de la campagne Bové. Pour ce qui est du projet de nouveau parti de la LCR, certains traits (construction en grande partie liée à ses résultats électoraux, personnalisation à outrance autour d’Olivier Besancenot, survalorisation de la construction du parti par rapport aux luttes sociales) soulignés par nos camarades constituent des écueils qu’il ne faut pas sous-estimer. Encore ne faut-il peut-être pas réduire la LCR à cela comme le font les camarades, car ce n’est pas de cette façon qu’on peut se donner les moyens d’engager un véritable échange d’idées.

La réponse de Sandra Demarcq, Olivier Besancenot et Basile Pot (voir page 4) nous conforte dans cette idée que les positions de la Ligue ne sont pas aussi figées que veulent bien le dire Thierry et Guillaume. Aussi personne n’a intérêt à figer les débats à moins bien évidemment de ne pas vouloir débattre.

Mais ce sont surtout les perspectives qu’évoquent nos deux camarades qui nous laissent sur notre faim. Celles-ci consistent en des propositions très vagues sans aucune portée pratique. Elles ne permettent donc pas de répondre ni à la crise idéologique de la gauche institutionnelle, qui libère de fait un espace politique à gauche, ni à la normalisation du syndicalisme qui constitue un défi pour le syndicalisme de lutte et pour l’organisation de classe des travailleuses et travailleurs. De même, elles ne dessinent pas d’outils de riposte à la mise en oeuvre d’une politique capitaliste, nationaliste et atlantiste par une droite totalement décomplexée.

Tirer parti de la crise de la gauche

Le 12 mai a été marqué par la victoire électorale, politique et idéologique de cette droite telle que nous la caractérisons ci-dessus. Mais nous avons tendance à négliger le fait qu’elle coïncide aussi avec une crise sans précédent de la gauche institutionnelle et qui se traduit par un effondrement des Verts, du PCF, de la gauche antilibérale, ainsi que par l’incapacité totale du PS à susciter l’adhésion à des orientations qui, pour l’essentiel, ne se distinguent plus de celle de la droite. Et cette dimension essentielle est du reste escamotée par nos deux camarades dans leur article. Pourtant est-ce un hasard si nous entendons autour de nous de plus en plus d’hommes et de femmes se réclamant de valeurs de gauche dire que la gauche est morte ?

En fait, une gauche est morte, celle qui a fait le choix de la transformation sociale par les institutions ; avant d’y renoncer et de se résoudre à accompagner les choix dictés par le capital, voire parfois en les devançant. Et cette décomposition a des incidences sur le champ syndical et social dans les organisations qui ont déterminé et déterminent encore leur action par rapport au débouché politique proposé par les partis de gauche en général, et par le PS plus spécialement.

Pour autant, il existe une gauche, à la fois sociale et politique, anticapitaliste, dont les militant-e-s révolutionnaires constituent une composante influente. Une gauche capable d’impulser des luttes, des combats et parfois même de les gagner (constitution européenne, CPE). Pourtant même si nos analyses, nos critiques et les revendications d’urgence que nous défendons sont souvent jugées pertinentes, elles ne débouchent pas sur une combativité et un rapport de force permettant de contester de façon significative l’hégémonie du capital.

Se donner les moyens de l’unité

Nous ne pouvons nous contenter de déplorer cette carence et de formuler le vœu pieux que les opprimé-e-s s’emparent spontanément de l’idée d’une transformation sociale comme le font nos deux camarades. Si nous voulons sortir de l’impasse politique actuelle, il nous faut prendre des initiatives.

Des initiatives qui permettent aux syndicalistes de la lutte de classes, aux militant-e-s des mouvements sociaux, aux féministes, aux écologistes, aux libertaires, aux trotskystes, aux militant-e-s du PCF qui ne bornent pas leur avenir à des accords électoraux avec le PS, aux jeunes et aux moins jeunes révoltés par ce système qui ne produit que guerre, exploitation et destruction de la planète... d’échanger, de confronter leurs idées, leurs projets, leurs pratiques et à partir de là de prendre des initiatives communes. Les 40 ans de mai 68, dont la droite a juré de liquider les acquis, devraient constituer une opportunité dans ce sens.

Tout cela n’est pas gratuit, il ne s’agit pas de débattre pour débattre. Il faut pouvoir à partir de là dégager les points de convergence, considérer ce qui dans les divergences est dépassable (incompréhension, méconnaissance, sectarisme) ; et dans ce qui ne l’est pas, voir comment poursuivre le débat tout en se dotant d’outils permettant de lutter ensemble en respectant le pluralisme. C’est du reste tout le sens de la stratégie de fronts anticapitalistes défendue par Alternative libertaire et évoquée très rapidement dans l’article de Thierry et Guillaume. Ces fronts anticapitalistes ont pour vocation d’articuler à la fois la résistance à la politique du capital mais aussi le débat, l’élaboration et les initiatives s’inscrivant dans une perspective de rupture anticapitaliste et que nous espérons autogestionnaire. Il peut être dans toutes les villes le lieu de convergence entre militant-e-s politiques et militant-e-s des mouvements sociaux, ainsi qu’avec celles et ceux qui ne sont pas organisé-e-s. Il ne s’oppose pas au front social qui résulte de la convergence des structures d’auto-organisation et des organisations sociales (syndicats, associations, réseaux), mais le complète. Et c’est un outil délimité stratégiquement, ayant vocation à incarner une force résolument extraparlementaire, un premier pas dans la construction d’un mouvement autogestionnaire large.

Front, parti ?

Force extraparlementaire, front plutôt que parti, les mots ne sont pas innocents et soulignent des différences qui ne portent pas que sur des formes politiques mais aussi sur des contenus.

Sur la question des élections, nous ne percevons pas ces dernières comme un tabou, mais considérons que le véritable problème porte sur la délégation. Que les camarades de la LCR se croient assez fort-e-s pour résister à la pression institutionnelle, c’est une chose. Mais qu’il nous soit permis, sans sectarisme aucun, de douter de la possibilité d’échapper à la délégation de pouvoir en l’absence de mobilisation significative dans les quartiers, les entreprises et dans la jeunesse. Car selon nous, c’est de la construction de mouvements sociaux dans ces lieux que pourra émerger un véritable contre-pouvoir. Et c’est prioritairement à cela que doivent travailler les anticapitalistes et les révolutionnaires. Si nous pouvons nous prévaloir d’acquis dans les luttes en entreprises et dans la jeunesse scolarisée, ces derniers sont plus limités en ce qui concerne l’intervention dans les quartiers où l’essentiel reste à faire. L’usage tribunicien des élections n’est pas innocent car il peut permettre de structurer un courant politique qui serve de caisse de résonance aux luttes, sans pour autant que celles-ci ne cessent de perdre. Où serait donc le gain ?

Sur la question du parti, nous savons que nombre de militant-e-s de la LCR sont sincèrement déçu-e-s qu’AL ne participe pas au projet de nouveau parti comme ils-elles l’espéraient.

Là encore qu’il n’y ait pas de malentendu. Que la LCR défende son projet, c’est une chose, mais elle doit comprendre que le parti n’est pas la seule construction politique possible. Construire un parti ou une organisation politique demande sur certaines questions essentielles un minimum d’unité stratégique. Et cette unité stratégique n’est à ce jour pas possible sur la question des élections ni sur le rapport aux institutions. De même, elle demanderait un débat approfondi sur la question du projet de société.

Partant de là, il y a deux attitudes possibles, et ce qui vaut pour la LCR, vaut pour tous les autres courants anticapitalistes et révolutionnaires, libertaires compris : prendre acte de désaccords sans se donner les moyens de les dépasser en restant arc-bouté-e sur ses schémas, ou bien contribuer à l’unité des anticapitalistes et des révolutionnaires sans nier les divergences, mais sans s’empêcher d’agir et de débattre. C’est précisément parce que nous ne voulons pas nous résigner à la division et à l’impuissance que nous optons pour un front anticapitaliste. Nous n’y voyons là ni une panacée, ni une fin en soi mais une formule plus souple pour faire vivre l’unité dans la diversité et le pluralisme avec toutes celles et ceux qui se battent contre l’oppression de classe, de genre et le racisme et militent pour l’émancipation sociale et politique.

Être à l’initiative... ou subir la période

Aucun courant politique ne peut se prévaloir de synthétiser à lui seul ce qu’il y a de meilleur dans les expériences révolutionnaires passées. Daniel Guérin a œuvré durant toute sa vie à articuler ce qu’il y avait de meilleur dans le marxisme et l’anarchisme. Et c’est dans ce sens qu’AL se dit communiste libertaire sans pour autant estimer que cette synthèse soit achevée.

Nous vivons une période de crise particulièrement aiguë du mouvement ouvrier et de sa composante réformiste. Cette crise peut déboucher sur une accélération de l’histoire et une reconstruction des forces de transformation sociale, de même qu’elle peut être dominée par les phénomènes de décomposition vecteurs de défaites et d’enlisement. Aussi entre l’attitude qui consiste à commenter l’actualité et à attendre que les décantations politiques s’opèrent par elles-mêmes et celle qui consiste à confronter et regrouper en prenant des initiatives de débat et en construisant des cadres de mobilisation et d’élaboration communs, nous optons résolument pour la seconde.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est), Grégoire Mariman (AL Paris Sud), Rémi Ermon (AL Lorient)

 
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