Dossier Kurdistan : Ce qui a vraiment changé au PKK

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La gauche kurde a beaucoup évolué depuis dix ans. Si le PKK (officiellement rebaptisé Kongra Gêl en 2003) reste son centre de gravité, avec une structure autoritaire, des tendances autogestionnaires ont vu le jour, notamment dans ses organisations satellites. Une situation ambivalente mais riche de potentialités.

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Manifestation de la gauche kurde à Istanbul, en janvier 2014.
Sur les banderoles : YPG, PKK, KCK.

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Pendant longtemps, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a souffert d’une très triste image : autoritaire, sanguinaire, pratiquant le culte du leader... Tout juste lui reconnaissait-on son rôle dans l’émancipation des femmes au sein de la guérilla. Cependant, aujourd’hui qu’il apparaît comme un môle de résistance au ­djihadisme, les regards sur lui changent à toute allure.

On a pu voir, dans les médias, plusieurs reportages ouvertement sympathiques, notamment sur ses unités de femmes combattantes. Et sur la Toile circulent des textes quelque peu sensationnels annonçant un « nouveau PKK » devenu quasi autogestionnaire et même « éco-anarchiste » en s’alignant sur son leader Abdullah Öcalan, converti en prison aux thèses libertaires de Murray Bookchin. C’est en tout cas la thèse défendue par quelques intellectuels anarchistes anglo-saxons comme Janet Biehl, Rafael Taylor, et David Graeber  [1].

Sans les suivre dans une vision quelque peu idyllique, il faut reconnaître que le PKK a beaucoup évolué. Ce parti a connu plusieurs périodes :
-  la période de formation, de 1978 à 1984, durant laquelle le PKK fut un parti indépendantiste et marxiste-léniniste à direction collégiale, bientôt réprimé et contraint à l’exil ;
- la période la lutte armée, de 1984 à 1999, fut celle de la mutation en une guérilla puissante et hiérarchisée. Harcelé par la répression impitoyable de l’armée turque, le PKK a alors connu une dérive sectaire qui s’est traduite par la mise en place d’un culte du chef, Abdullah Öcalan (dit Apo, « l’oncle »), un contrôle de fer sur ses membres, et des pratiques internes particulière­ment violentes  : autocritique et contrition publique, exécution des dissidents, etc.  [2].
- la période de latence, de 1999 à 2003, a vu le PKK, désemparé par l’arrestation d’Öcalan, appeller à un cessez-le-feu.
- la période actuelle, depuis 2003, est celle d’un repositionnement du PKK qui a répudié le léninisme, puis renoncé à fonder un État-nation pour revendiquer une autonomie confédérale du Kurdistan, par-dessus les frontières étatiques existantes. Aujour­d’hui, plusieurs tendances cohabitent au sein du parti, allant des nationalistes (assez marginaux) aux sociaux-démocrates, en passant par les fidèles du maoïsme et une mosaïque de sensibilités.

Le rôle d’Öcalan

Abdullah Öcalan pèse tant qu’il peut dans cette évolution. Dès les années 1990, il critiquait l’État-nation et s’efforçait de fixer un cadre théorique nouveau à la « question kurde ».

Ses idées ont mûri depuis son incarcération. Dans Guerre et Paix au Kurdistan (2009), puis dans Le Confédéralisme démocratique (2011), il prônait une « démocratie sans État », antipatriarcale, laïque, fédéra­liste, reposant sur les conseils populaires et la socialisation de l’économie. Bref, un programme anarchisant, inattendu sous sa plume.

Il regrettait même que le PKK ait engendré une « structure hiérarchique similaire à celle des États » et recommandait aux élus et aux cadres politiques kurdes de lire certains ouvrages de Murray Bookchin, comme Urbanization without Cities : The Rise and Decline of Citizenship [3].

Forum social mésopotamien

Cette évolution d’Öcalan a sans doute influencé le PKK, mais ­surtout ses « vitrines légales », le HDP et le DBP. On a pu l’observer en septembre 2009, lors du Forum social mésopotamien, à Diyarbakir (Kurdistan turc).

Lors de l’assemblée plénière « Gestion de la ville », les élus locaux du parti avaient suivi avec un vif intérêt l’exposé du délégué zapatiste sur l’autogestion communale au Chiapas. C’était à l’époque de la création des communes autonomes, tentative étouffée dans l’œuf par l’armée turque.

Plus récemment, lors de l’élection présidentielle d’août 2014, le HDP est apparu comme le nouveau pivot de la gauche alternative turque, son candidat, Selahattin Demirtaş, ayant reçu le soutien de diverses organisations socialistes, féministes, écologistes et LGBTI. Il a recueilli 9,8 % des voix, principalement au Kurdistan  [4].

Ce que toute cette évolution n’a pas remis en cause, c’est le rôle dirigeant du PKK, ni sa structure militarisée et hiérarchisée.

Aujourd’hui la gauche kurde est donc traversée par cette ambivalence : au centre du jeu, un parti-guide militaire ; à ses côtés, un mouvement civil avec de réelles tendances autogestionnaire ; et, planant au-dessus de l’ensemble, la figure tutélaire d’Abdullah Öcalan.

Cette évolution est porteuse de potentialités... à condition que le mouvement civil gagne une prééminence claire sur la direction militaire.

Il y a cinquante ans, l’Algérie fit l’amère expérience d’une direction militaire FLN phagocytant puis confisquant la révolution à son profit, malgré les velléités autogestionnaires des débuts de l’indépendance. On est donc encore loin, aujourd’hui, de la formule zapatiste selon laquelle « le peuple commande ».

Cela n’empêche pas l’autonomie démocratique au Rojava d’être, comme l’écrit David Graeber, « l’un des rares points lumineux – et même très lumineux – issus de la tragédie de la révolution syrienne ». Plus que jamais, la gauche ­kurde constitue un laboratoire politique de première importance pour l’ensemble du Moyen-Orient.

Guillaume Davranche (AL Montreuil), avec Mathieu Colloghan et Cem Akbalik (socialiste libertaire kurde)

[1] Voir leurs articles «  Bookchin, Öcalan, and the Dialectics of Democracy  » sur New-compass.net  ; « The new PKK : unleashing a social revolution in Kurdistan », sur Roarmag.org  ; «  Why is the world ignoring the revolutionary Kurds in Syria  ?  » sur Theguardian.com.

[2] Öcalan, à son procès, a lui-même évoqué 15.000 à 17.000 morts dans des « règlements de compte » internes au PKK ou dans des accrochages avec d’autres organisations. Ces pratiques sanglantes se sont éteintes dans les années 2000.

[3] Black Rose Press, 1992. Témoignage de Janet Biehl, veuve de Bookchin, en février 2012 (sur New-compass.net).

[4] Lire « L’AKP, colosse aux pieds d’argile ? » dans Alternative libertaire de septembre 2014.

 
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