Dossier Palestine : 1936-1939 : Une grande révolte sabotée

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Le conflit n’a pas débuté en 1948. La grande révolte arabe de 1936-1939 fut le premier mouvement populaire palestinien à se dresser contre le colonialisme britannique et sioniste. Révolte novatrice, elle fut conduite à l’impasse par les partis bourgeois.


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L’immigration sioniste en Palestine ottomane a commencé dès la fin du XIXe siècle. Elle s’est accentuée considérablement après la déclaration Balfour de 1917, par laquelle la Couronne britannique promettait aux sionistes que, dès qu’elle aurait mis la main sur la Palestine, elle y favoriserait l’implantation d’un « foyer national juif ». Cette transaction portait bien la marque de son temps : une époque où chasser des Noirs et des Arabes de leurs terres pour y installer des Blancs ne choquait pas grand monde.

Quand, près de vingt ans après Balfour, éclate la révolte, la Palestine a déjà changé de visage. Elle est passée du stade féodal à un capitalisme naissant, avec la montée en puissance économique des sionistes. Entre 1933 et 1935, 150 000 Juifs ont immigré en Palestine, atteignant 29,6 % de la population. L’occupant britannique collabore avec les élites arabes comme avec la direction sioniste, tout en tenant ses promesses vis-à-vis de cette dernière : il favorise une immigration juive de substitution, devant permettre de se passer du prolétariat arabe. Cependant, avec la colonisation des zones rurales, les paysans arabes sont chassés de leurs terres, et beaucoup immigrent dans les villes pour chercher un travail qui se raréfie. La tension sociale ne fait donc que grandir, et le slogan « Le travail aux Juifs » s’accompagne de la naissance de tendances fascistes parmi les colons .

Dans les villes, le mouvement ouvrier palestinien naissant doit, en plus de l’impérialisme britannique, faire face à deux ennemis : d’une part la Haganah, l’organisation paramilitaire sioniste qui, bientôt, deviendra une force supplétive de l’armée britannique ; d’autre part les hommes de main des caciques clérico-féodaux palestiniens, qui assassinent épisodiquement des syndicalistes gênants. La seule organisation internationaliste est le Parti communiste de Palestine (PCP), qui se veut multiethnique même si la plupart de ses dirigeants sont juifs. Mais, persécuté, il a échoué à s’enraciner dans la classe ouvrière arabe. Cela se paiera cher au moment de l’explosion de 1936, quand la représentation du mouvement national sera monopolisée par les élites clérico-féodales.

Al-Qassam tombe les armes à la main

La révolte de 1936 n’éclate pas comme un brusque orage dans un ciel serein. Elle succède à plusieurs années de manifestations, grèves et violences interconfessionnelles.

Le 19 novembre 1935, le chef d’un groupe armé nationaliste qui bientôt passera à la légende, Cheikh Izz al-Din al-Qassam, est tué lors d’un accrochage avec les Britanniques. Sa mort va provoquer une prise de conscience dans la population arabe et les troubles vont aller grandissant. La ville de Jaffa se soulève et, le 21 avril 1936, lance un appel à la grève générale. Dans les villes et villages, des comités de grève se créent et convoquent un congrès le 7 mai. Il en ressortira trois revendications principales : arrêt de l’immigration juive, prohibition de la vente des terres et octroi de l’indépendance. Dans le même temps, le congrès confie la direction du mouvement à une coalition de partis représentant la bourgeoisie marchande et les vieilles élites clérico-féodales : le Haut Comité arabe, présidé par le grand mufti de Jérusalem.

Mais cette direction, soucieuse de préserver ses intérêts de classe, craint moins l’occupant britannique qu’un mouvement populaire qui bouscule ses habitudes de collaboration. Les Britanniques en ont conscience, et ménagent ces adversaires irrésolus [1].

Un mois après le lancement de la grève, les Palestiniens cessent de payer l’impôt ; les transports en commun, les ports, l’enseignement, la justice, les municipalités et plusieurs autres secteurs sont paralysés. Les paysans rejoignent les maquis créés par des partisans d’Al-Qassam. Le pipeline Kirkouk-Haïfa est saboté, ainsi que des lignes de chemin de fer.

Le keffieh, symbole de rébellion

Au bout de 174 jours, malgré tout, le Haut Comité arabe appelle à la fin d’une grève qu’il n’avait pas déclenchée, pour entrer en négociation avec les Britanniques. De leur côté, les maquis suspendent les combats. Mais d’ores et déjà l’expérience a bouleversé la société palestinienne. Comme l’écrira l’historien Elias Sanbar, « pendant six mois, les Palestiniens avaient vécu avec leur pouvoirs, leurs contradictions et leurs formes sociales spécifiques, une période unique, sorte de préfiguration d’une patrie débarrassée du colonialisme » [2]. Les liens entre la ville et la campagne se renforcent. Vu le rôle important des paysans dans l’insurrection, les citadins adoptent leurs habits, comme le keffieh et l’agal, de telle sorte qu’un paysan venant en ville ne puisse être harcelé par les autorités. Le keffieh devient un symbole de résistance.

En novembre, l’insurrection laisse la place aux négociations. Londres envoie des médiateurs. Mais ceux-ci concluent, en juillet 1937, que la solution est de démembrer la Palestine en créant deux États, un juif et un arabe. Les sionistes acceptent évidemment. Le Haut Comité arabe ne peut que refuser.

Les sionistes, supplétifs des Britanniques

La violence redémarre donc, pour trois ans. Cette seconde partie de l’insurrection voit la Haganah se transformer en force supplétive de l’armée britannique. Ainsi armée et entraînée, elle fournira les cadres de l’armée israélienne en 1948.

Le bilan humain de ces quatre années est lourd : 200 Britanniques ont été tués, 500 Juifs et 5 000 Arabes. Près de 9 000 de ces derniers ont été emprisonnés. Au regard de la population de l’époque, c’est énorme. Cela aurait signifié, en Grande-Bretagne, 200 000 morts et 1,22 million de détenus. Il aura fallu trois ans d’opérations et des renforts considérables pour étouffer une révolte qui, dès le départ, était bien mal engagée. Son échec, en dehors de l’inégal rapport de forces, c’est l’échec d’une direction archaïque – le grand mufti finira d’ailleurs par se réfugier en Allemagne nazie.

La faiblesse du mouvement ouvrier internationaliste ne permit pas de créer à temps des ponts avec le prolétariat juif, ni de prendre l’ascendant sur le mouvement populaire. Malgré cette défaite, la grande révolte de 1936 devait rester, pour la population palestinienne, un évènement fondateur de sa longue marche pour l’émancipation.

Nico P. (AL 77)


DE LA MORT D’AL-QASSAM À LA FIN DE L’INSURRECTION

19 novembre 1935 Le maquisard nationaliste Al-Qassam est tué par l’armée britannique.

12 avril 1936 Formation du Haut Comité arabe, coalition de caciques présidée par le grand mufti.

21 avril Appel à la grève générale lancé par la population révoltée de Jaffa.

7 mai 150 délégués arabes réunis en congrès réclament l’arrêt de l’immigration juive et l’indépendance.

15 mai début de la grève de l’impôt.

23 mai Répression sélective : arrestation de 63 meneurs de la grève, tandis que les leaders modérés liés au mufti sont préservés.

18 juin L’armée britannique dynamite 220 maisons à Jaffa, jetant 6 000 personnes à la rue.

19 juin Londres estime qu’il y a un « lien organique entre la sécurité des intérêts britanniques et le succès du sionisme en Palestine ».

30 septembre 20 000 soldats supplémentaires sont en Palestine.

11 octobre Le Haut Comité arabe appelle à la fin de la grève.

11 novembre Appel aux maquis à cesser le feu.

7 juillet 1937 Les médiateurs de la commission Peel préconisent la partition de la Palestine entre sionistes et Arabes. Le Haut Comité arabe refuse. Il est dissous par les Britanniques. Le mufti doit s’enfuir. Les maquis se reforment et la révolte reprend. Elle ne sera écrasée qu’en 1939.

[1] Ghassan Kanafani « La révolte de 1936-39 en Palestine », Affaires palestiniennes n°6, janvier 1972.

[2] Elias Sanbar, Les Palestiniens dans le siècle, Gallimard, 2001.

 
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