Dossier Palestine : 1962-2000 : Matzpen, ennemi de l’intérieur

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De 1962 à 2000, l’extrême gauche israélienne a été incarnée par Matzpen, un journal et une organisation qui a fortement marqué de son empreinte les mouvements pacifistes et propalestiniens en Israël.


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Quand on lit les titres des quotidiens israéliens entre 1968 et 1971 (il y en avait à l’époque plus d’une douzaine), on a l’impression qu’il y a en Israël trois grands partis : le Parti travailliste, le Mahal (futur Likoud) et… l’Organisation socialiste israélienne, plus connue sous le nom de Matzpen (« la boussole »), le nom de son journal mensuel.

Abonnés à L’Argus de la presse, nous recevions toutes les semaines plusieurs dizaines de coupures provenant des différents journaux. Matzpen était un nom connu de tous, qui exprimait l’ennemi de l’intérieur et que l’on accusait, dans les médias et dans la rumeur – pas dans la police qui, elle, était bien informée – de tous les crimes possibles et imaginables, depuis l’attentat contre les raffineries de pétrole de Haïfa jusqu’au succès de l’armée égyptienne sur le canal de Suez en octobre 1973. L’ambassadeur d’Israël en Allemagne fédérale affirmait que nous n’étions « pas plus de 20.000 militants » ! … alors que jamais le mouvement n’a atteint, dans sa meilleure période, la centaine.

Le Parti communiste sonné par la guerre des Six Jours

Deux facteurs expliquent cette popularité.

Le premier, c’est qu’après la guerre de juin 1967, il n’y a plus d’opposition, tous les partis politiques de gauche et les intellectuels critiques ayant rejoint l’union sacrée et soutenu la guerre, à l’exception du Parti communiste israélien qui, pour sa part, est resté pendant plusieurs années sonné par la déroute arabe, ses dirigeants et ses militants arabes ayant misé sur une victoire des « États progressistes » – l’Égypte et la Syrie – liés a l’Union soviétique.

Dans tout Israël, les quelques dizaines de militantes et de militants de Matzpen sont les seuls à dénoncer haut et fort l’occupation, à parler des « Palestiniens » (concept nouveau à l’époque en Israël) et à soutenir le mouvement national palestinien émergeant – ce que même le PCI ne fera qu’après 1972 – en se définissant clairement comme une organisation de gauche antisioniste.

Cette singularité de Matzpen est liée aux qualités d’orateurs de ses porte-parole – en particulier Moche Machover, Akiva Orr, Haim Hanegbi et Arie Bober – et à leur érudition sur l’histoire du sionisme et de l’État d’Israël. Le politologue de droite Ehoud Schprinzak dira dans une interview son impuissance et celle des équipes de propagande du gouvernement pour contrer, à l’étranger, les effets de Matzpen, « parce que les militants de Matzpen savent tout sur l’histoire d’Israël, et nous rien… »

Le second facteur est lié à l’époque : nous sommes en plein « Mai 1968 », et de même que Matzpen se reconnaissait dans cette nouvelle extrême gauche occidentale, cette dernière avait « adopté » Matzpen et servait de haut parleur à nos idées à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Dans les universités en révolte, le nom de Matzpen était plus connu que celui de tous les ministres israéliens, à l’exception du sinistre Moshe Dayan.

Petit à petit, Matzpen, qui avait été surtout actif dans les universités, a gagné un écho dans la jeunesse lycéenne israélienne, à tel point que le département de l’éducation de la mairie de Haïfa, ville où Matzpen était très actif, dut organiser un « séminaire anti-Matzpen », obligatoire pour les élèves de terminale.

La guerre d’octobre 1973 confirme ce que Matzpen prêchait dans le désert : les États arabes entreront rapidement en guerre car ils ne peuvent accepter d’en rester a la cuisante défaite de 1967. À l’époque, les stratèges israéliens prédisaient « mille ans [sic] sans guerre ni paix »… Paradoxalement, la guerre d’octobre, que Matzpen avait été seule à prédire, marque la fin de son monopole comme force d’opposition.

Le tremblement de terre qu’a représenté la traversée victorieuse du canal de Suez par l’armée égyptienne et la reconquête du Golan en vingt-quatre heures par l’armée syrienne va, progressivement, provoquer un mouvement d’opinion qui remet en question la politique de guerre et d’occupation, jusqu’à la formation du mouvement La Paix maintenant en 1978.

La dilution dans le mouvement pacifiste large

La guerre du Liban, en 1982, va voir le premier mouvement antiguerre de masse, dans l’émergence duquel les militants de Matzpen joueront un rôle important. Matzpen perd alors son rôle d’opposition politique plus ou moins unique, pour devenir davantage un courant idéologique dans un mouvement plus large, et un pont avec les mouvements palestiniens, avec lesquels des liens très étroits avaient été liés dès le début des années 1970.

Ce rôle de pont va provoquer la première mesure de répression contre Matzpen. Jusque-là les autorités israéliennes avaient toléré son activité, qui n’était l’objet que d’un ostracisme social auquel s’ajoutaient de temps à autre des tracasseries policières – la censure du journal en particulier.

En 1987, le Centre d’information alternative – créé par Matzpen – est fermé par les autorités et son directeur inculpé pour « soutien à des organisations terroristes ». Mais la Première Intifada est sur le point d’exploser, et les Palestiniens des Territoires occupés vont pour la première fois massivement s’exprimer. L’organisation – qui continuera pendant une dizaine d’années à publier son journal et à organiser des cercles politiques de discussion – n’a plus véritablement de raison d’être, et ses militants vont mettre l’essentiel de leur énergie dans la direction du mouvement israélien de solidarité avec l’Intifada.

Un peu avant le nouveau millénaire, Matzpen va s’éteindre, après trente-huit ans d’action et d’éducation politique qui, comme l’a écrit un des « nouveaux historiens » israéliens, « a anticipé de plusieurs décennies ce que le monde universitaire croit aujourd’hui avoir découvert ». L’antisionisme n’est plus aujourd’hui un courant marginal en Israël. Matzpen y a beaucoup contribué.

Michel Warschawski (Jérusalem)

  • Michel Warschawski est le principal animateur du Centre d’information alternative à Jérusalem, et l’une des principales figures de l’anticolonialisme israélien.
 
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