Dossier antifascisme : La mobilisation anti-mariage pour tous : Parenthèse enchantée pour l’extrême droite

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L’intense mobilisation des réactionnaires contre la loi Taubira autorisant le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels a permis à l’extrême droite de se refaire une jeunesse au sein d’un mouvement de masse. Au terme de cette période contestataire, elle demeure dans l’ensemble divisée, même si les groupes les plus radicaux ont repris confiance en eux.


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Depuis plusieurs mois, situation inhabituelle, la droite est dans la rue. Les premiers rassemblements contre le mariage pour tous et l’égalité des droits laissaient pourtant présager une mobilisation marginale et caricaturale. Hommes et femmes priaient chacun de leur côté, séparé-e-s par une improbable allégorie du couple hétérosexuel  : un type en lycra qui agitait péniblement ses ailes en carton. Mais les réactionnaires ont rapidement réussi le pari de lisser leur image et d’amplifier la contestation. Couleurs vives, musique à tue-tête et communication bien huilée  : les «  Manifs pour tous  » ont bien caché les serre-têtes et les Barbours molletonnés pour mettre en avant de jeunes gens portant des sweats roses et dansant sur Queen.

Manifs pour tous les réactionnaires

Le mariage pour tous est bien la seule réforme du gouvernement PS qui propose une orientation sociétale profondément inacceptable pour les droites conservatrice et réactionnaire. L’UMP, et notamment ses tendances les plus dures réunies autour de Copé et Peltier, en a fait le point de cristallisation de sa stratégie d’opposition systématique. Cela n’a pas fait l’unanimité au sein du parti. Il faut dire qu’au jeu du «  plus radical que moi tu meurs  », l’UMP était confrontée à de sérieux clients dont elle contribue régulièrement à couvrir les agissements dans ses déclarations publiques. On retrouve ainsi les membres de l’UMP au côté de mouvements catholiques anti-avortement, comme l’Alliance vita, une structure proche de Boutin et représentée par Tugdual Derville. Ce genre d’association poreuse permet la rencontre entre militants et militantes de droite classique et d’extrême droite.

Leurs concurrents traditionalistes lefebvristes de Civitas ont semblé hésiter sur la marche à suivre. Minoritaires dans le mouvement, ils ont alterné participation aux «  Manifs pour tous  » en queue de cortège et organisation de manifestations distinctes. Ils ont raté le coche du 24 mars. Alors que, ce jour-là, extrême droite et jeunes exaltés de droite bousculent les CRS bras dessus, bras dessous à l’issue de la Manif pour tous, les intégristes de Civitas organisent eux une manifestation nationale quelques semaines plus tard qui réunira à peine trois cents personnes, pourtant au moment le plus fort de la mobilisation. Si la direction du FN a adopté jusqu’à présent une position plus prudente, préférant cliver sur d’autres sujets, on a pu voir s’afficher quelques personnalités frontistes dans les cortèges des Manifs pour tous, comme Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard.

Un mai 68 de droite  ?

Les plus radicaux, parfaitement tolérés par les organisateurs, ont donc trouvé dans les Manifs pour tous un espace d’intervention inespéré. Celles-ci constituent pour eux la première occasion depuis longtemps d’intervenir au sein d’un mouvement de masse. Le moment est historique et, officieusement, certains dirigeants de la droite dure avouent même vivre leur «  mai 68  ».

À partir du mois d’avril, les actions en marge des manifestations se sont multipliées. Elles sont initiées dans un premier temps par le Printemps français, duquel les militants catholiques traditionalistes du Renouveau français (RF), les identitaires du Bloc ou encore les royalistes de l’Action française (AF) sont assez proches, au moins dans les actions coup de poing. À l’exception de Troisième voie, tous les groupuscules radicaux sont donc bien présents dans la rue. Les pétainistes des Jeunesses nationalistes (JN) et les étudiants du Gud sont aussi au cœur des affrontements avec les forces de l’ordre. Il faut dire que ces manifestations sont du pain béni pour ces groupes.

Depuis l’élection de François Hollande, ils ont opté pour une stratégie d’opposition frontale au gouvernement. Alors qu’ils ne menaient jusque-là que des campagnes thématiques sur l’«  islamisation de la France  », l’insécurité, etc., les Identitaires ont par exemple lancé, en mai 2012, la campagne «  Hollande n’est pas mon président  ».
Un bilan en demi-teinte

Alors qu’elles devraient être comme des poissons dans l’eau dans ce mouvement, les organisations d’extrême droite radicales n’ont pas semblé récolter de gains notables de leur activisme en son sein. Leur stratégie s’est limitée aux confrontations physiques, délaissant les tâches d’animation politique. Les Identitaires, plus politiques mais aussi plus présentables, ont réussi à recruter quelques personnes, notamment parmi des proches de l’Union nationale inter-universitaire (Uni, organisation étudiante de droite voire d’extrême droite). Pour les autres organisations, le défilé du 12 mai, date de mobilisation annuelle, n’a pas permis de constater de progression exponentielle de leurs effectifs, malgré l’organisation de montées nationales.

Elles sont par ailleurs profondément divisées  ; la sensation d’être dans un moment idéal pour faire avancer leurs thèmes et faire connaître leurs mouvements engendre probablement une montée des rivalités. Le 12 mai, pas moins de cinq manifestations ont eu lieu dans la journée. Le Gud Lyon, à l’origine proche des JN, a défilé avec le RF, mais c’est bien là le seul début de recomposition politique notable. Les skinheads nationalistes révolutionnaires de Troisième voie se sont isolés, en se fâchant avec tous, dans leur recherche d’hégémonie sur le milieu radical parisien. Le RF et l’AF ont bien gagné quelques militants mais n’ont pas franchi de cap décisif de croissance.

L’audience de tous ces mouvements s’est cependant bien accrue. Ils ont ainsi pu faire l’expérience de pratiques d’intervention de masse et ont bénéficié d’une importante couverture médiatique. Leurs thèmes ont avancé dans la société française, mais, surtout, militants de groupuscules ultra-nationalistes et futurs dirigeants de la droite « classique » se sont côtoyés dans cette mobilisation et ont appris à se connaître. La multiplication des actions de rue semble enfin avoir redonné confiance à l’extrême droite. Chassée du pavé parisien depuis des années, elle s’est crue autorisée à attaquer le rassemblement du 1er mai en mémoire de Brahim Bouarram, assassiné par des skinheads, en 1995.

Des militants antifascistes d’AL

 
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