Dossier autogestion : Brésil : radicalement pragmatiques

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Le Brésil connaît depuis plus d’une décennie le développement d’un mouvement d’entreprises autogérées. Nous publions ici une contribution sur la richesse de ces expériences et les nouvelles perspectives qui s’offrent à elles dans un contexte marqué par la politique sociale-libérale de Lula.

Il se passe toujours quelque chose au Brésil : il y a quinze jours, l’occupation, par plus de 600 travailleur(se)s ruraux, du ministère des Finances à Porto Alegre pour demander la mise en œuvre de la réforme agraire et l’annonce par le gouvernement Lula de son appui à une proposition de l’Onu d’enquêter sur le fonctionnement de la justice brésilienne, soupçonnée de couvrir les escadrons de la mort ; il y a quelques mois, la nomination à la tête du secrétariat d’État à l’Économie solidaire d’un militant autogestionnaire. Et pas n’importe lequel : Paul Singer, un universitaire, celui-là même qui a encouragé, soutenu et appuyé la reprise des entreprises par les travailleur(se)s eux/elles-mêmes, qui a contribué à la définition d’un programme syndical de développement des entreprises autogérées dans ce pays où l’on compte 50 millions d’hommes et de femmes qui ne subsistent que par les petits boulots décrochés sur le marché du travail informel.

L’autogestion enracinée

Savoir si cet homme disposera encore des moyens, demain, d’aider le mouvement autogestionnaire à disposer des moyens technologiques, commerciaux et financiers indispensables à son développement est une autre affaire. Au train où vont les choses en ce moment au Brésil, on peut malheureusement en douter. Et pour les milliers de travailleurs qui s’y inscrivent, la chose a de quoi inquiéter. Quelques chiffres : en 2000, l’Association nationale des travailleurs des entreprises de l’autogestion (Anteag), une organisation créée au tournant des années 80 par des militant(e)s syndicaux 1, revendiquait, en plus des 20 000 emplois directs existants dans les entreprises qui lui étaient rattachées, 80 000 emplois indirects. À cette date, les entreprises autogérées qui y étaient rattachées distribuaient l’équivalent de 53 millions d’euros de salaires, un chiffre à rapporter à ce qu’était alors le salaire minimum mensuel national : à peine 100 euros... Tout autre chose que du folklore, donc. Une question de survie, ici, pour des dizaines et des dizaines de milliers de personnes.

Mais ni l’Anteag ni aucune autre structure de ce type n’a jamais été arrimée à quelque pouvoir que ce soit. Si Paul Singer échoue, quelques problèmes risquent d’être remisés, et pour longtemps. Mais c’est le « seul » risque. L’histoire du mouvement autogestionnaire brésilien, en effet, est celle d’un combat. D’une lutte qui se calque sur toutes celles du mouvement populaire brésilien, des mouvements sociaux, politiques, syndicaux, ecclésiastiques et paysans. « Il s’inscrit dans plus d’une décennie de mobilisations pour l’emploi », racontait il y a quelques mois Paulo Roberto Leboutte, ancien syndicaliste, responsable de l’antenne Anteag pour l’État du Rio Grande do Sul. « On ne peut en penser le développement sans revenir au début des années 90 », poursuivait-il.

« 1990 a été pour nous le début du plan Collor, l’engagement du pays dans une politique de privatisation et d’ouverture brutale des marchés qui a eu pour conséquence la fermeture de plusieurs dizaines de milliers d’entreprises dans tout le pays, l’explosion du chômage et du travail informel. » Un véritable traumatisme auquel le mouvement social a su répondre en se dotant de structures capables de répondre aux besoins des travailleur(se)s licencié(e)s : en détournant une toute nouvelle législation mise en place par le gouvernement pour, disait-il, consolider le cadre législatif dévolu aux sociétés coopératives mais qui servira surtout au développement de petites unités de sous-traitance liées aux plus grands groupes.

Si ce n’est l’usage que sut en faire le mouvement populaire, syndical et associatif qui, forgé aux méthodes d’auto-organisation héritées du temps de la dictature, en profitera pour donner une seconde jeunesse à ce vieux courant autogestionnaire en sommeil au Brésil depuis le déclin du courant ouvrier anarchiste importé par les immigrant(e)s italien(ne)s au début du siècle.

À l’épreuve de Lula

Sur fond d’urgence sociale, l’alchimie fut détonnante. Et maintenant ? Aucune raison que les choses s’arrêtent. Chacune à leur façon, les coopératives du Mouvement des sans-terre ou celles des zones urbaines - de l’hôtellerie, de la cristallerie, de la confection, de l’extraction minière ou des services - revendiquent leur filiation au courant autogestionnaire. Celui-ci est beaucoup trop riche pour péricliter avec les espoirs déçus du gouvernement Lula. Les entreprises autogérées qui fondent leur spécificité sur le contrôle des décisions et de gestion par les coopérateurs eux-mêmes, le refus de toute flexibilité des contrats de travail ou encore une échelle des salaire réduite de 1 à 6 espèrent toujours des soutiens qui leur permettent de mieux affronter la concurrence et éventuellement d’un cadre juridique pour asseoir leur développement.

Mais question : qui de ce côté-ci de l’Atlantique pourrait imaginer une telle situation : en être à se demander comment pouvoir conjuguer expérimentation sociale, emploi, radicalité et respect des conditions de travail ?

Une recette ? Une seule, toute simple : la conviction qu’il est possible, à partir des problèmes qui se posent ici et maintenant, de « semer dès à présent les graines du socialisme ». Rien de plus, rien de moins qu’une furieuse envie de ne pas se laisser dicter les règles du jeu. Radicalement pragmatique, c’est tout.

Martine Hassoun

 
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