Dossier planète insoumise : Amérique du Nord : Le poids de la guerre

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La situation politique en Amérique du Nord reste profondément marquée par les guerres étatsuniennes en Afghanistan et surtout en Irak. Le mouvement antiguerre est l’expression la plus visible de mouvements sociaux qui peinent à vivre.

Le mouvement contre la guerre en Irak a conduit à des mobilisations de masse, comme les États-Unis n’en avaient pas connu depuis longtemps. Le rejet de cette guerre est large et profond. Il couvre un spectre de motivations très étendu, depuis l’internationalisme et l’antimilitarisme, jusqu’au nationalisme peu ragoûtant [1]. Il n’est donc pas étonnant que le mouvement antiguerre peine à trouver une expression politique.

La bipolarisation du système politique américain n’arrange rien. Certes, le mouvement antiguerre a contribué à la victoire démocrate aux dernières législatives. Mais certains candidats démocrates ont fait une campagne bien plus à droite que leurs adversaires républicains, en particulier dans la south belt (la ceinture des États du sud, plus ruraux et conservateurs que les États du nord). Et l’enjeu de la prochaine présidentielle américaine se limite à une question de personnalités, aux dépens des enjeux politiques réels.

160 000 soldats en Irak, ce n’est pas rien, même en faisant appel aux mercenaires, comme le fait l’US Army [2]. Aux États-Unis, l’armée joue un rôle "social" en finançant des études au prix exhorbitant pour de nombreux étudiant-e-s "méritants mais défavorisés", en échange de leur engagement. Nombre d’entre eux et elles ont signé avec l’armée uniquement pour pouvoir poursuivre leurs études, mais sans aucune envie d’aller faire la guerre.

Cette saignée renforce le besoin de main-d’œuvre immigrée. Mais il est hors de question pour le patronat américain d’en payer le prix. Le gouvernement américain s’est donc mis en tête de restreindre le droit du sol et de durcir les lois sur l’immigration [3]. Les néo-conservateurs veulent booster les bénéfices patronaux par une "immigration choisie", taillable et corvéable ad vitam aeternam et de génération en génération.

Ce durcissement législatif touche toutes les libertés publiques. Le 11 septembre a été le prétexte aux pires délires orwelliens de la part de l’administration américaine. Concrétisées dans le Patriot Act, ces lois liberticides ne vont pas encore assez loin au goût des va-t-en-guerre. Un Patriot Act II est en préparation, une nouvelle fois dans l’opacité la plus complète. Mais le mouvement antiguerre subit déjà, de plein fouet, les abus policiers et judiciaires permis par ces lois. Comme dans tous les autres pays, les lois antiterroristes servent d’abord et avant tout à museler la contestation à l’intérieur du pays.

Veterans are back

La guerre en Irak a un impact au niveau de tout le sous-continent nord-américain. En effet, les conséquences ne se font pas sentir qu’aux États-Unis. Les anciens déserteurs de la guerre du Vietnam passés au Canada il y a plus de trente ans et qui y sont restés ont ainsi réactivé leurs réseaux pour aider les déserteurs et déserteuses de la guerre d’Irak à fuir les États-Unis et l’armée [4] ! Ces actions de solidarité peuvent s’appuyer sur une visibilité croissante des déserteurs [5], qui profitent d’une permission pour échapper à l’enfer irakien. Les récits de ce qu’ils et elles vivent là-bas, et surtout des exactions qu’ils doivent commettre obligent même les Républicains à réagir. La principale réaction consiste à poursuivre ces déserteurs pour "meurtre et torture", en plus de désertion, afin de faire croire à une responsabilité uniquement individuelle, ne concernant pas vraiment les états-majors. Il s’agit aussi de discréditer la parole des soldats repenti-e-s dans l’opinion publique.

Les grèves restent rares aux États-Unis. Les pouvoirs de rétorsion patronaux en la matière expliquent les réticences des travailleurs et des travailleuses.

Néanmoins elles existent. Par exemple, une partie des ouvriers et techniciennes du centre spatial Kennedy se sont mis en grève le 2 juin pour obtenir le respect de l’équivalent local des conventions collectives. Le principal syndicat américain, l’AFL-CIO, profondément réformiste, voire collaborationniste de classe, se bat néanmoins pour l’Employee free choice act, une loi facilitant la création de syndicats, qui est actuellement de fait impossible dans de nombreuses sociétés.

Et les libertaires dans tout cela ?

Le mouvement libertaire américain est très fragmenté. Il y a une multitude de groupes locaux, très faiblement fédérés. Deux exceptions cependant : d’une part l’Inductrial Workers of the World (IWW) et d’autre part la Northern Eastern Federation of Anarcho-Communist (NEFAC).

L’IWW, anarcho-syndicaliste, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était il y a quelques dizaines d’années. Elle reste cependant une force fédérative qui compte. La NEFAC, jeune organisation créée en avril 2000, regroupe des militant-e-s communistes libertaires aux États-Unis et au Canada. Cette organisation bilingue est active dans les mouvements sociaux, qu’ils soient syndicaux, "communautaires" (comprendre "associatifs et de quartier")… et dans l’implantation du courant libertaire de chaque côté de la frontière.

Laurent Scapin (AL 93)

Liens utiles :
- Pour les mobilisations contre la guerre : http://antiwar.com/
- Sur l’IWW : www.iww.org.


QUI EST QUI ?

Canada : Northern eastern federation of anarcho-communist (NEFAC)

La création et le développement de la NEFAC sont extrêmement positifs et prometteurs. Ces camarades sont très actifs sur le front antiguerre et dans les grèves (par exemple celle des travailleurs et travailleuses de l’industrie automobile de Collins & Aikman à côté de Toronto, ou les grèves étudiantes de 2005). Les liens d’Alternative libertaire avec la NEFAC sont étroits, idéologiquement et dans nos pratiques, comme le montre par exemple la coédition du livre L’Autogestion, une idée toujours neuve par Alternative libertaire et la NEFAC en avril 2005. Voir le site Web de la NEFAC

[1Voir par exemple « Pacifistes de droite aux États-Unis », Jeremy Brecher et Brendan Smith, Le Monde diplomatique, octobre 2006.

[2Voir par exemple "Irak, les nouveaux mercenaires", Peter W. Singer, Le Monde, 26 mai 2004, ou Des mercenaires en Irak : la presse française enquête et s’inquiète, Acrimed, 14 avril 2004.

[3Voir par exemple "McCain pushes Immigration Reform Bill", Michael D. Shear, Washington Post, 4 juin 2007.

[44. Voir par exemple "Des déserteurs américains témoignent de “l’absurdité de cette guerre” ", Yasmine Bethou, La Croix, 12 janvier 2007.

[5« Sheehan Supports U.S. Deserters in Canada », Carolyn Thompson, Washington Post, 17 juin 2006.

 
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