Dossier prostitution : La prostitution en France : Un paysage dominé par la traite

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À côté d’une majorité de femmes « importées » de l’étranger et exploitées par des réseaux de proxénètes ou de passeurs, une minorité de « traditionnelles » résiste tandis qu’une poignée de militants et de militantes revendiquent la reconnaissance du travail du sexe comme un métier.

La prostitution en France a subi des évolutions importantes au cours des 30 dernières années [1].

Dans les années 1980, le milieu du grand banditisme français abandonne le secteur « commercial » de la prostitution (pour se réorienter vers la drogue). Les prostituées que l’on peut appeler « traditionnelles » deviennent plutôt indépendantes même si la précarisation s’accroît ainsi que le nombre de toxicomanes.

À partir des années 1990 la situation est bouleversée avec l’arrivée massive des prostituées étrangères, essentiellement d’Europe de l’Est et d’Afrique.

À l’échelon mondial, des centaines de milliers de femmes et de fillettes sont recrutées, achetées, vendues par des réseaux organisés, transportées clandestinement ou grâce à des visas d’artistes (danseuses) des pays pauvres vers les pays moins pauvres et riches, violées et violentées [2].

Ces femmes sont sous la dépendance de proxénètes – souvent les passeurs à qui elles doivent de petites fortunes – qui chassent des trottoirs les prostituées traditionnelles devenues indépendantes. Une division et une rivalité s’installent entre les indépendantes (ou se disant telles) et les étrangères victimes de la traite.

Les prostituées étrangères sont maintenant majoritaires en France : 80 % selon l’Office central de répression de la traite des êtres humains (OCRTHE).

À la même époque s’accroît la prostitution des « hommes de naissance » : homos, travestis, trans, hétéros travestis le temps de leur activité prostitutionnelle. Cette arrivée a une importance considérable, car ils prendront dans les années 2000 la tête des mouvements revendicatifs contre la Loi sur la sécurité intérieure (LSI) qui a instauré en 2003 un délit de « racolage passif assorti d’échange d’argent », obligeant les prostitué-e-s à fuir hors des villes la police qui verbalise le racolage et le stationnement... Ils présideront également en 2009 à la création du Syndicat du travail sexuel (Strass) en pointe sur la revendication capitalo-libérale de la reconnaissance de la prostitution comme métier ordinaire.

Associations de santé communautaires

À la fin des années 1990, deux recherches sont lancées sur la gestion du risque VIH. À Lyon auprès des hommes de naissance prostitués, à Paris auprès des toxicomanes. Elles conduiront à la création des associations de santé communautaires qui « concurrencent » désormais auprès des prostituées les associations abolitionnistes telles que le mouvement du Nid.

Le paysage de la prostitution en 2010 est donc celui-ci : une immense majorité (80 %) d’étrangères victimes de la pauvreté et de la mondialisation de la marchandisation sexuelle ; une minuscule minorité très médiatisée de prostitué-e-s revendiquant d’avoir librement choisi ce métier ; et entre les deux, des prostituées dites « traditionnelles » plus ou moins libres de proxénètes mais n’ayant pas pour autant choisi librement ce « métier ».

La pauvreté et la violence sexuelle subie sont des motivations fréquentes. Virginie Despentes, dans l’excellent King Kong Théorie revendique sa liberté de se prostituer pour « rentabiliser » son viol en faisant payer les hommes pour le sexe [3]. Beaucoup de prostituées sont toxicomanes ou alcooliques, pour supporter ce « travail ». Se développe aussi mais de façon difficile à mesurer une prostitution de « fin de mois » dont on a beaucoup parlé n’importe comment à propos des étudiantes mais que la dégradation de la situation des salariées ne peut qu’encourager.

Quelques chiffres [4] : Hortefeux a annoncé le 11 mai qu’il y a en France 18 000 à 20 000 prostitué-e-s, chiffre de l’OCRTEH reposant une estimation d’après les arrestations dans la rue. Mais toute la prostitution n’est pas de rue. Le Royaume-Uni et la Suisse estiment la prostitution de rue à 15 % du total seulement. Ce qui ferait environ 130 000 prostitué-e-s en France, l’Allemagne, ou la prostitution est un métier annonce 400 000 travailleurs et travailleuses du sexe.

Christine (AL Orne)


LE DROIT À LA SÉCU

Les prostituées sont assujetties à l’impôt sur le revenu – comme les médecins et les notaires – si elles déclarent leurs revenus. Elles peuvent, comme tout le monde, demander la couverture maladie universelle (CMU) soit au titre du RSA soit en cotisant volontairement.

Si elles déclarent leurs revenus, elles peuvent cotiser à l’Urssaf et bénéficier des prestations comme toutes les professions libérales.

Le problème est moins dans l’inexistence de droits que dans la difficulté à assumer son activité face à une administration réprobatrice.


Les autres articles du dossier :

- Edito : la prostitution, à la croisée des oppressions
- Les « clients » : Ce très ordinaire désir de domination
- Trois grandes tendances : prohibitionnisme, abolitionnisme, réglementarisme
- Contre l’offensive réglementariste : Perspectives libertaires sur la prostitution
- Conséquences concrètes : Les effets pervers du réglementarisme
- Entretien avec Lilian Mathieu (sociologue) : « L’abolitionnisme contemporain commet une double erreur »
- Un livre de Lilian Mathieu : La Condition prostituée
- Pour l’abolition : Arrêter le mensonge
- Claudine Legardinier : « Tout statut profite aux proxénètes »
- Alternative libertaire : Pour l’émancipation sociale

[1Catherine Deschamps, Le Sexe et l’argent des trottoirs, Hachette Littératures, 2006

[2Richard Poulin, « La marchandisation sexuelle mondialisée des femmes et des fillettes », sur Mondialisation.ca, 2008

[3Virginie Despentes, King Kong Théorie, Grasset, 2010

[4Thierry Schaffauser, « Combien de travailleurs du sexe sommes-nous ? », Le Monde, 2 juin 2010.

 
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