Dossier prostitution : Les « clients » : Ce très ordinaire désir de domination

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Sans ces hommes ordinaires qui paient pour une passe, la prostitution n’existerait pas. C’est pourquoi on les nomme des prostitueurs. Qui sont-ils ? Et que pensent-ils acheter exactement ?

Longtemps les « grands inconnu » du système prostitutionnel, les « clients » – ou prostitueurs – ont été l’objet d’une vingtaine d’études ces 20 dernières années [1]

Leur nombre est variable selon les pays (et évidemment mal connu), il se situerait entre 10 et 20 % des hommes pour les pays d’Europe. En France, l’enquête de 2004 [2] donnait 12,7 % d’hommes prostitueurs (contre 0,6 % de femmes), 46 % entre 31 et 50 ans, 36 % de plus de 50 ans. Ce sont des hommes ordinaires, de tous âges, toutes professions, classes sociales, nationalités et « races ».

Sont plus concernés ceux qui sont éloignés de longue période de chez eux, qui travaillent dans des secteurs à prédominance masculine ou qui vivent dans des cultures machistes. Donc les militaires, les routiers, les travailleurs migrants...

Un marché qui repose sur les « habituels »

Beaucoup sont jeunes, voire très jeunes, la première fois qu’ils consomment. Plus la première fois se produit tard, moins il y a de risques que la consommation continue.

En terme de fréquence, peu de prostitueurs sont des « acheteurs habituels » (les autres sont des « acheteurs occasionnels ») mais ils constituent l’essentiel de la demande. Le prix a une importance, les hommes en déplacement dans des pays où la passe est moins chère consomment plus.

Quelques autres chiffres issus de l’étude française : 37 % des prostitueurs sont en couple ; 24 % ne le sont plus mais l’ont été, 52 % sont pères ; 29 % sont cadres, 25 % sont ouvriers, 21 % sont employés . Pour la majorité, la première expérience a été arrangée par d’autres hommes. C’est une façon d’affirmer son appartenance à un groupe masculin et son identité masculine. Le phénomène est particulièrement important dans l’armée.

L’étude française avance le chiffre de 25 % de prostitueurs faisant leur première expérience de la prostitution après une rupture amoureuse, comme une sorte de « vengeance ».

Les prostitueurs peuvent vouloir varier les expériences sexuelles et dominer. Si possible des femmes jeunes, plus faciles à dominer. Le prostitueur veut une femme qui oublie ses exigences, des désirs, ses sentiments personnels, il prend une revanche sur le (relatif) recul du pouvoir des hommes.

La plupart évoquent des besoins sexuels irrépressibles, une nature différente de la sexualité masculine.

Beaucoup d’hommes évoquent la difficulté à lier des relations. L’étude française pointe la grande fréquence de difficultés relationnelles dans l’enfance : faible présence des parents , absence de tendresse et d’affection, présentation négative ou silence sur la sexualité... Le recours a la prostitution permet également d’éviter engagement et responsabilité.

S’ajoutent des réflexes racistes et colonialistes (et en plus, les prostituées des groupes racisés sont moins chers).

Quand ils sont en situation, les prostitueurs consomment des mineures, comme des femmes adultes, parce que le fait de payer excuse leur comportement, ils ne forcent personne.

En grande majorité déçus par le rapport prostitutionnel

Les hommes prostitueurs sont plus consommateurs de pornographie que les autres, ils ne seraient cependant pas plus susceptibles de commettre des viols sur des femmes non prostituées (pas moins non plus).

Ils sont nombreux à diviser le monde en deux pour se justifier à leurs propres yeux : les « clients » sont malheureux ou pervers, ils sont aussi des salauds ou non (ceux qui ne vont voir que des prostituées « libres »), les prostituées sont soit libres (et aiment ça) sont forcées par un proxénète, les femmes sont mères ou putains...

Les hommes interrogés pour l’étude française se déclarent en grande majorité déçus et insatisfaits. Parce que le rapport prostitutionnel ne tient pas ses promesses : les prostituées ne sont pas tendres et ne partagent pas de sentiment avec eux, les prostituées ne jouissent pas, les prostituées n’embrassent pas. Les client satisfaits le sont pour plusieurs raisons : réassurance de leur normalité, besoin de domination et sentiment de puissance, effet « médicament » contre le mal-être.

Les prostitueurs sont donc des hommes qui vivent pleinement la domination des hommes sur les femmes, ils sont avec les hommes cogneurs l’expression pure du patriarcat qui impose l’inégalité et l’exploitation des femmes.

Christine (AL Orne)


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[1Claudine Legardinier, Florence Hodan et Fabienne Rigal, « Prostitueurs, état des lieux », Prostitution et société, octobre-décembre 2008.

[2Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution. L’enquête, Presses de la renaissance, 2004.

 
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