Dossier religions : Culture syndicale et culture religieuse : Des insterférences surmontables

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En théorie, la force du syndicalisme est d’entraîner dans l’action toutes les travailleuses et les travailleurs, sans distinction philosophique ou religieuse. En pratique, c’est parfois moins simple. La faute au contexte politique et à l’islamophobie latente. Un exemple dans le secteur aérien.

En France, des dizaines de milliers de salarié-e-s travaillent au sein de multiples sociétés d’assistance aéroportuaire et de sous-traitance pour le compte d’Aéroports de Paris (ADP) et des compagnies aériennes à Orly et à Roissy.

L’important turn-over des salarié-e-s y est un frein à la syndicalisation car ces sociétés (plateaux-repas, bagages, assistance au sol, etc.) se caractérisent par un recours massif aux contrats précaires et à l’intérim, souvent jusqu’à 50% de l’effectif salarié. Pour le justifier, les patrons des boîtes sous-traitantes et d’assistance avancent systématiquement lors des négociations annuelles l’argument – réel – que leurs contrats sont revus presque chaque année par les entreprises donneuses d’ordre (compagnies aériennes et ADP) qui exigent une haute compétitivité des coûts.

Face au syndicalisme, la politique managériale des ces boîtes se résume la plupart du temps au binôme infernal répression-corruption. Malgré tout, et c’est encourageant, on constate une certaine progression de l’engagement militant dans des structures syndicales de lutte – essentiellement au sein de l’union locale CGT de Roissy et de SUD-Aérien.

Beaucoup des jeunes qu’on voit s’emparer de l’outil syndical, sans expérience préalable pour la plupart, sont des Françaises et des Français issus de l’immigration maghrébine. Si beaucoup ne se revendiquent pas spécialement musulmans, la référence religieuse apparaît chez eux comme le fondement d’une morale ou d’une éthique. L’appartenance à la culture islamique est également, davantage que jadis revendiquée dans leur identité, quelle que soit par ailleurs leur pratique réelle (respect ou non des prières ou du ramadan).

Les syndicalistes plus âgés, travaillant depuis longtemps dans des secteurs dont le salariat est en bonne partie issu de l’immigration peuvent constater cette évolution dont la cause semble être une réaction à l’islamophobie latente dans la société.

Quelle incidence cela a-t-il sur la définition des revendications syndicales ? On a pu entendre çà et là que des syndicats avaient été investis par des travailleurs musulmans au point qu’ils avaient été en partie détournés de leur but initial, et donnaient désormais la priorité à des revendications communautaires (salle de prière, horaires de travail respectant les heures de prière, repas halal, etc.). Cela reste en réalité un phénomène très marginal, et ce n’est pas vraiment cela qui cause du souci aux vieilles et vieux « khroumirs » syndicalistes formés à la lutte de classe. D’autant plus qu’ils ne « découvrent » pas la problématique du communautarisme – ici comme ailleurs, il a toujours été instrumentalisé par les patrons pour diviser les salarié-e-s.

Une identité peut être multiple

Là où le bât blesse, c’est plutôt au niveau des conceptions syndicales de cette nouvelle génération militante. Si le syndicalisme de lutte est perçu comme un outil efficace pour des revendications immédiates – ce qu’il est avant tout bien sûr – en revanche son rôle d’outil de transformation sociale apparaît a priori comme sans réelle pertinence.

Rien de bien nouveau dirons certains, l’éveil de la conscience de classe demande du temps, des luttes collectives et des expériences formatrices… Il en a toujours été ainsi dans des contextes différents. L’identité d’un individu est rarement univoque. Elle peut être multiple, et se compliquer progressivement de nouvelles références – « la gauche », la classe ouvrière, le mouvement social, etc. – plus en phase avec une aspiration à transformer la société. C’est ce qu’on a pu voir massivement dans les années 1960-1970 avec les jeunes ouvrières et ouvriers ruraux baignés de culture catholique, mais qui pourtant s’étaient emparé à leur façon de la logique du mouvement ouvrier, y compris révolutionnaire, et ont indéniablement apporté leur pierre à l’édifice.

Il faut dire qu’à l’époque, l’anticapitalisme et le mouvement ouvrier étaient des puissances attractives, face à une Église catholique en déclin. D’autre part, le pouvoir n’a jamais contesté la qualité de « vrais Français » aux ouvrières et aux ouvriers catholiques.

Aujourd’hui, faire que la conscience de classe supplante les identités particulières est moins facile, dans un contexte où le mouvement ouvrier est affaibli, et où les affirmations identitaires se développent en réaction au délire islamophobe qui – en plus du contexte national – a pourri l’atmosphère de Roissy ces dernières années (voir ci-dessous).

Reste que si, pour la plupart des militantes et des militants, la religion reste une affaire « privée », le rôle des religions dans le maintien de l’ordre social actuel ne doit pas être occulté par les syndicalistes de lutte. Mais ce débat ne peut être mené et compris que dans le cadre d’une pratique syndicale de lutte dont il faut faire émerger que les principes, voire l’éthique, correspondent à un combat plus large contre toute forme d’oppression, dans et hors de l’entreprise.

P. Semeniouta (AL Transcom, militant SUD-Aérien)


ANTITERRORISME : TOUJOURS L’ARBITRAIRE

Après que, le 11 septembre 2001, des avions de ligne aient été détournés par Al-Qaeda pour commettre des attentats géants aux États-Unis, la surveillance antiterroriste des aéroports a été fortement renforcée. En France, les sous-préfets ont été missionnés pour durcir de façon drastique l’attribution des badges aéroportuaires donnant accès aux zones dites « réservées », c’est-à-dire sur les pistes. Très rapidement, la Police de l’air et des frontières (PAF), chargée des enquêtes préalables, notamment via le fichier STIC [1] refusa le renouvellement des badges à des travailleurs musulmans – dont certains avec dix ou quinze ans d’ancienneté dans leurs boîtes – sous prétexte de fréquentation de mosquées « sensibles ».

Le seul recours pour ces salarié-e-s était une procédure de référé devant le tribunal administratif… qui dans la plupart des cas avalisa la décision de la préfecture de Bobigny. Les avocats de la préfecture avaient parfois fait valoir des « notes blanches » des Renseignements généraux, par définition invérifiables.

En 2006, le dirigeant d’extrême droite catholique Philippe de Villiers écrivit Les Mosquées de Roissy (Albin Michel), un bouquin délirant fustigeant les « islamistes et délinquants des cités [qui] œuvrent de concert pour placer l’aéroport sous la loi de la Charia ».

Un syndicaliste de SUD-Aérien, Pierre Contesenne, donna alors une interview à la chaîne Al Jazira pour dénoncer ce délire islamophobe. Suite à cela, le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Gérard Gachet, accusa publiquement ce syndicaliste de collusion avec Al Qaeda dans son blog personnel !!

Aujourd’hui, le refus de badge pour « délit de sale gueule », pour reprendre l’expression d’un avocat, est toujours la prérogative des sous-préfets chargés des aéroports sur la base des fichiers de police. L’arbitraire règne plus que jamais ! Une ancienne agente, Sihem Souid, a d’ailleurs dénoncé dans un livre la corruption, le racisme, le sexisme et l’homophobie qui règnent à la Police de l’air et des frontières [2]. Passée devant un conseil de discipline pour « violation du devoir de réserve », elle encourt dix-huit mois d’exclusion.

Toutefois, à Roissy, les sous-préfets concernés ont maintenant la possibilité d’évaluer les « risques terroristes » par eux-mêmes puisque les deux derniers ont trouvé des... postes de direction dans des sociétés d’assistance aéroportuaires après leur retraite de la fonction publique !!

P. Semeniouta


Cet article fait partie d’un dossier complet : « Religions, racismes et mouvements sociaux, y voir clair ».


[1STIC : Système de traitement des infractions constatées, une mégabase de données mise en place par Daniel Vaillant, ex-ministre socialiste de l’Intérieur.

[2Sihem Souid, Omerta dans la police, Le Cherche Midi, 2010, 265 pages.

 
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