Dossier religions : Eviter les pièges racistes sous camouflage « laïc »

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La loi d’exclusion des jeunes filles voilées, en 2004, avait fortement divisé le mouvement féministe et l’extrême gauche. L’année suivante, l’affaire des « caricatures de Mahomet » avait apporté de l’eau au moulin des tenants du « choc des civilisations ». Alternative libertaire fut, bien sûr, elle-même traversée de débats. À ses congrès de 2006 puis de 2008, elle chercha à définir une ligne de conduite à suivre désormais face à une question qui, semble-t-il, devrait encore nous occuper quelques années ! Ce sont des extraits significatifs de la motion de 2008 qui sont présentés ici.

Matérialistes, rationalistes ou simplement agnostiques, les communistes libertaires sont antireligieuses et antireligieux. Par delà les distinctions entre religions, « Églises », sectes, croyances, superstitions, « spiritualités », ésotérisme, quête d’un au-delà et autres billevesées d’un autre âge, ils combattent l’aliénation des individus et des peuples sous ses différentes formes.

Une lecture raisonnable de l’Histoire montre qu’à chaque fois qu’elles en auront la possibilité, les « Églises » tenteront d’imposer leur loi à la société toute entière. Ces tentatives ne sont pas liées à telle ou telle religion […], mais à la position de pouvoir acquise par chaque Église au sein d’une société. Plus une Église a conquis un pouvoir important, plus elle exercera ce pouvoir de façon dictatoriale. Ce combat contre les religions est d’abord un combat concret, pour le droit des femmes à disposer de leur corps, pour le respect de la dignité et des droits des homosexuels, pour la liberté d’expression, pour la défense d’un service public laïc de l’éducation et de la santé, pour le droit de chaque individu à vivre, aimer et mourir comme il le souhaite…

Notre projet de société est celui du respect intransigeant de l’épanouissement et de l’autonomie des individus et celui d’une solidarité collective pour permettre à tous de vivre dignement. Au sein de ce projet, la liberté individuelle et collective d’expression et d’organisation ne pourra avoir d’autre limite que le fait de nuire à d’autres personnes. Si le droit de s’organiser pour vénérer telle ou telle idole n’a pas à être refusé aux croyantes et aux croyants, il ne pourront gérer d’établissements scolaires (embrigadement des enfants, éducation ne respectant par leur liberté d’apprendre et de ne pas croire…), ni de quelconque organisation ou association dont le but ne serait pas strictement religieux (assistance, formation….)

Racisme et antireligion

Nous sommes des antireligieuses et antireligieux déterminés, mais nous savons lire entre les lignes. Nous avons conscience du racisme (racial ou social) sous-jacent à certaines attaques en apparence antireligieuses.

Nous avons conscience que dans l’Occident blanc, où le christianisme est la culture dominante, celle des classes dominantes et des États, stigmatiser le judaïsme, le christianisme ou l’islam peut ne pas avoir les mêmes implications et les mêmes interprétations.

Le militantisme antireligieux ne peut faire abstraction des imaginaires collectifs qui étreignent la société et qui sont les héritiers du colonialisme ou du génocide de la Seconde Guerre mondiale. Ce contexte pèse incontestablement sur nos épaules.

Il est évident par exemple que, dans ce contexte, craignant pour l’interprétation de son acte, l’anarchiste ne peut pas ignorer que, en s’attaquant aux symboles religieux musulman ou hé­braïque plutôt que chrétien, il risque de mettre en œuvre d’autres processus utilisés à des fins racistes. Il ou elle aura donc soin d’expliquer politiquement ses actes, mais ne s’interdira pas de combattre les religions autres que chrétiennes.

Sarkozy et l’exclusion des "signes religieux ostentatoires"

En 2004, Nicolas Sarkozy a été à l’origine d’une loi d’exclusion des signes religieux « ostentatoires » dans les lycées et collèges. L’intention du gouvernement était-elle laïque ou raciste ? D’après le ministère de l’Éducation nationale, les cas litigieux de signes ostentatoires dans l’enseignement primaire et secondaire concernaient 0,003 % des élèves. Si le gouvernement avait voulu mener un combat pour la laïcité, il ne se serait pas acharné sur cette goutte d’eau ; il aurait commencé par liquider le statut de l’Alsace-Moselle, qui livre chaque année des dizaines de milliers d’élèves au prosélytisme des curés, des rabbins et des pasteurs (mais pas des imams). Conclusion : l’objectif de cette loi était raciste. Et tout le monde savait que le fameux « foulard islamique » était visé au premier chef.

La manœuvre a permis à Nicolas Sarkozy de s’offrir le soutien d’une partie des enseignantes et des enseignants, d’une partie des féministes (Ni Putes ni Soumises), de la gauche (Parti socialiste) et de l’extrême gauche (Lutte ouvrière) pour couvrir une opération dont l’objectif était foncièrement raciste.

Cette loi méritait l’opposition de toutes les forces laïques et antiracistes. Mais, pour se démarquer clairement des religieux, cette opposition supposait en parallèle la dénonciation claire et ferme des religions (et par là même du fameux foulard qui, rappelons-le, a été une institution patriarcale bien avant d’être une institution religieuse).

Sur l’alliance entre mouvement social et islam progressiste

La présence contestée de Tarik Ramadan au Forum social européen de Saint-Denis fin 2003 a mis en lumière une tendance d’une partie de la gauche à chercher des partenaires au sein de l’islam progressiste. L’ambition est de toucher plus largement les populations issues de l’immigration. Le modèle confusément admis est celui de l’association des « cathos de gauche » au mouvement ouvrier dans les années 1960. À cette tendance spontanée s’en ajoute une, solidement théorisée par une partie du trotskisme international (SWP britannique et une partie de la LCR française), qui consiste à vouloir unir islamistes et révolutionnaires socialistes dans un même front anti-impérialiste.

Alternative libertaire récuse cette tendance, qu’elle soit théorisée ou non.

– D’une part parce qu’elle repose sur une vision colonialiste, assimilant musulmans et Arabes ou Pakistanais, et faisant des associations religieuses des « représentantes » de ces populations issues de l’immigration.

– D’autre part parce que l’analogie avec les « cathos de gauche » est fausse. Dans les années 1960, l’Action catholique ouvrière (ACO) et la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ont joué un rôle important, dont le résultat n’a pas été d’amener la classe ouvrière à l’Église, mais au contraire a conduit une partie du prolétariat catholique à rejoindre le mouvement ouvrier organisé. Question de rapport de force à l’époque, en faveur du mouvement ouvrier, qui a conduit une partie du clergé à lui faire des concessions idéologiques. Autres temps, au­tres mœurs : il n’y a pas aujour­d’hui, en France, d’équivalent musulman de l’ACO ou de la JOC. Les associations inspirées par Tarik Ramadan (Collectif des musulmans de France, Étudiants musulmans de France…) ont avant tout un rôle théologique et de prosélytisme religieux. Ces associations revendiquent également une « ouverture » sur les problématiques sociales, sociétales, féministes, etc. Mais force est de constater que leur « coopération » avec le mouvement social consiste moins à amener les musulmans à rallier ses valeurs, qu’à obtenir du mouvement social des concessions idéologiques, notamment sur les aspects les plus rétrogrades, comme le foulard islamique. [...]

Pour finir, si nous dénonçons les religions, nous ne stigmatisons pas les croyantes et les croyants individuellement. Dans la tradition qui a toujours été celle du mouvement ouvrier, nous encourageons leur engagement dans les organisations syndicales et les associations de lutte. C’est en prenant leur destin en main, en revendiquant pour aujour­d’hui l’amélioration de leur sort, sans attendre un Paradis dont la prière leur donnerait la clef, que les travailleurs et travailleuses sont amenés à s’éloigner des superstitions et de croyances archaïques. [...]

Une ligne de conduite

Alternative libertaire juge nécessaire la stricte laïcité. Encore que nous l’entendons comme l’éviction des religions des affaires publiques et l’affirmation sans ambiguïté de la supériorité de la démarche critique scientifique, et non pas comme la mise à égalité des religions. Pour cette raison, Alternative libertaire apporte son soutien critique à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, que nous jugeons salutaire et toujours d’actualité quoique constamment violée par l’État français (statut de l’Alsace-Moselle, caractère religieux de la plupart des jours fériés du calendrier…).

Le soutien aux mouvements révolutionnaires, athées et anti-impérialistes agissant dans les pays dits musulmans est une tâche essentielle pour les communistes libertaires. De tels mouvements existent notamment en Irak, en Iran et en Palestine. Il nous revient de populariser leurs luttes ici même, de lancer des initiatives de soutien matériel [...]. Communistes libertaires, nous affirmons que c’est d’abord par des actes constructifs que le racisme peut être battu, et que celles et ceux qui trouvent aujourd’hui un refuge illusoire dans le communautarisme et la religion peuvent reprendre leurs vies en main. Religions, communautarisme, racisme, « islamo-gauchisme » sont autant d’écrans de fumée qui éloignent les travailleurs et les travailleuses de leur propre émancipation. C’est dans la lutte des travailleurs et des travailleuses ici et dans le monde entier que se trace la voie de l’émancipation humaine. La solidarité avec les mouvements qui poursuivent les mêmes objectifs doit faire partie intégrante de notre action quotidienne, dans les syndicats et les associations de lutte ainsi que dans l’intervention directe d’Alternative libertaire.

Alternative libertaire, congrès de Saint-Denis (2008)


Cet article fait partie d’un dossier complet : "Religions, racismes et mouvements sociaux, y voir clair".


 
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