Dossier religions : L’extrême gauche : laïque ou athée ?




L’extrême gauche serait-elle plus convaincante si elle s’interdisait de critiquer certains systèmes d’oppression comme – au hasard – les religions ? Le ferait-elle qu’elle s’enliserait dans des contradictions insurmontables.

On croyait le débat réglé : révolutionnaire = athée. Mais raisonner sur la base d’évidences réserve parfois des surprises. Les polémiques identitaires attisées en France par l’extrême droite ont révélé que le rapport aux religions n’était pas assumé de la même façon par les différents courants révolutionnaires. Dans certaines organisations comme le NPA, il est de plus en plus admis qu’il est superflu voire gênant de promouvoir l’athéisme et qu’il vaudrait mieux s’en tenir au strict principe de laïcité.

Quelques réponses à quelques idées à la mode.

1) Une organisation révolutionnaire doit être à l’image de la société. Il y a des croyantes et des croyants dans la société, donc il faut les y admettre.

Être révolutionnaire consiste à se battre contre toutes les oppressions de classe, sexiste, raciste, technocratique et de surcroît religieuse. On imagine difficilement une organisation proposer de « faire toute leur place » aux croyantes et aux croyants, alors même que la lutte contre l’institution religieuse et plus largement contre l’illusion religieuse constitue un des fondements de son combat. Procéder ainsi consisterait à tromper les adhérentes et les adhérents en renonçant au combat antireligieux sans le dire, ou bien à assumer ce combat tout en accueillant des croyantes et des croyants qu’on mettrait en porte-à-faux.

Dans l’absolu, une organisation révolutionnaire peut compter dans ses rangs des croyantes et des croyants pour autant que leur foi reste une affaire privée, et ne soit pas mise en avant dans les activités ni dans les débats. Et donc que la dimension antireligieuse du combat révolutionnaire ne soit pas mise en cause.

2) Des fractions du prolétariat sont chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, et cela ne les empêche pas d’être révoltées par la situation sociale... Il ne faut pas les pousser dans les bras de la droite en attaquant leur culture.

Il ne faut pas tout confondre. On distingue les Églises et leur doctrine réactionnaire de la masse des fidèles. Ces derniers se re­trouvent dans les luttes non en tant que croyants, mais en tant qu’opprimés, et c’est sur ce plan que nous nous adressons à elles et à eux. Les luttes élèvent le niveau de conscience politique. Même si certaines religions portent une protestation contre l’injustice, cette révolte s’arrête là où commence la préservation de l’ordre social dont elles sont un des piliers.

Mettre en cause cela, ce n’est pas attaquer une culture, c’est exercer un droit de critique salutaire parce qu’il s’attaque à la racine des problèmes. Le rapport des révolutionnaires aux croyantes et aux croyants est donc nécessairement contradictoire. Il est ouvert à partir du moment où l’on se situe sur le seul terrain de la solidarité de classe. Il est critique à partir du moment où la religion sort du terrain privé pour prétendre occuper l’espace public.

3) Si une organisation révolutionnaire peut compter des croyants dans ses rangs, ce serait discriminant de ne pas les laisser, par exemple, représenter l’organisation.

Toutes les organisations révolutionnaires, athées, ont pu compter à un moment donné quelques croyantes et croyants. Cela n’empêche pas que chaque militante et militant y dispose des mêmes droits dès lors qu’il est en accord, dans les grandes lignes, avec les principes de bases, les valeurs et le projet politique de l’organisation en question.

Ce qui est incompatible, c’est de mettre au même plan, dans son action politique, une identité religieuse et un militantisme révolutionnaire. Prenons l’exemple d’AL. Il ne serait pas possible d’y militer tout en s’opposant « par conviction personnelle » au droit à l’avortement. Le cas n’est pas si incongru qu’il paraît. Au Brésil, le Partido Socialismo e Liberdade (PSOL), où se re­trouvent les trotskistes de la IVe Internationale, est ouvert aux catholiques anti-IVG, comme l’était sa candidate à la présidentielle de 2006, Heloísa Helena.

De la même façon, afficher des insignes marquant sa foi va bien évidemment à l’encontre des valeurs et du combat révolutionnaire. Ceci est un point de désaccord avec le NPA qui estime qu’une ou un adhérent peut s’afficher ainsi à partir du moment où il est en accord avec le programme du parti… programme qui, logiquement, s’interdit de fait la dénonciation des systèmes religieux. L’affaire de la candidate Ilham Moussaïd montra cependant qu’il y avait un hiatus entre la théorie et la pratique, une grande partie du NPA n’ayant pas supporté d’être représentée par une personne arborant un symbole de soumission des femmes.

4) Les religions, en soi, ne sont ni bonnes ni mauvaises. Ce sont les régimes politiques qui les instrumentalisent pour dominer les populations. Par ailleurs il y a des courants religieux émancipateurs, comme la Théologie de la Libération.

L’instrumentalisation des religions par les États est une constante, mais elle est loin d’être à sens unique. Si les États se servent des institutions religieuses pour diviser ou canaliser les masses, celles-ci font aussi du lobbying au sein des États. On ne compte plus les demandes de censure au cinéma, dans la littérature, la chanson, le théâtre, les créations artistiques, les pressions pour empêcher une législation sur l’homoparentalité, voire même pour imposer que, dans les programmes scolaires, le « créationnisme » (la création des hommes et des animaux par un dieu) soit enseigné à égalité avec le l’évolution darwinienne des espèces !

La Théologie de la libération, en Amérique latine, est sans doute le courant religieux qui est allé le plus loin dans l’anticapitalisme. Au Brésil, les communistes libertaires côtoient dans les luttes des militantes et des militants influencés par ce courant. Pour autant il y a débat sur le projet de société, la vision du monde et les alliances portées par ce courant. La Théologie de la libération reste une théologie, c’est-à-dire un « discours sur Dieu », qui adhère au principe d’une autorité supérieure à l’être humain, qui doit diriger sa vie. Cela explique que ses membres acceptent le principe d’autorité et se réclament d’un socialisme plutôt étatique réformiste (Lula) ou autoritaire (Cuba) que libertaire.

5) Au fond, ce qui est gênant, c’est que la propagande antireligieuse apparaît archaïque et intolérante.

S’il y a bien une valeur qui ne colle pas vraiment avec les religions, c’est la tolérance. Inqui­sition, guerres, persécutions, homophobie, misogynie, interdits, dogmatisme, sectarisme… la liste est interminable. Estimer qu’il est « intolérant » de critiquer les religions fait donc doucement rigoler. Quant à l’archaïsme, il caractérise tout à fait les systèmes religieux, qui trouvent leur source dans la peur du mortel face aux mystères de la nature. Les religions apportent une réponse sans doute réconfortante, mais qui relève du fantastique. Il n’y a rien d’archaïque à critiquer cela !

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est)


Cet article fait partie d’un dossier complet : « Religions, racismes et mouvements sociaux, y voir clair ».


 
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