Dossier urbain : 1922 : La ville de Mexico se soulève contre les proprios

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Au printemps 1922, le Mexique, et en particulier sa capitale, est
secoué par une spectaculaire grève de locataires réclamant une
baisse des loyers. Cette mobilisation aura été rendue possible
par l’activisme effréné d’une poignée de militants communistes.
Mais leur mainmise sur le mouvement sera aussi une des
causes de sa déroute.

Il est un peu plus de 19 heures,
en ce vendredi 17 mars 1922.
Alors que le crépuscule plonge
peu à peu Mexico dans la
pénombre, deux cars de police
stoppent dans la rue Netzahualcóyotl.
A coups de crosse, on
disperse la foule qui s’était rassemblée
devant le local des travailleurs
du pain pour assister à
un meeting sur la question du
logement, à l’appel du tout jeune
Partido Comunista Mexicano
(PCM). Un coup de feu retentit,
une balle traverse la jambe d’un
ouvrier. On dénombrera plus
d’une vingtaine de blessés et plusieurs
arrestations.

Surpopulation et délabrement

Malgré ces violences, le message
est passé : un syndicat des
inquilinos (locataires) a été créé
par le PCM, et son existence rendue
publique. Principal mot d’ordre
 : la baisse des loyers. La
répression policière va finalement
aider à médiatiser l’événement,
et galvaniser les maigres
troupes de la Juventud Comunista
(JC). Du 20 au 28 mars 1922,
cinq autres rassemblements sont
organisés dans la capitale mexicaine
et, dès le 23, le syndicat
obtient le soutien des organisations
de cheminots et de fonctionnaires.

Difficile de ne pas voir, dans
cette agitation, une réplique du
séisme qui secoue Veracruz,
capitale de l’État éponyme. Dans
cette ville portuaire, le syndicat
des locataires, créé au tout début
de l’année et coordonné par les
militants anarchistes-communistes
Heron Proal et Maria Luisa
Marin, mène une dure grève des
loyers. Démarrée le 5 mars, elle a
mobilisé plusieurs milliers de
personnes. La répression frappe
aussi là-bas, avec l’arrestation, à
la fin du mois, des « leaders » du
mouvement.

Retour à la capitale où, le
29 mars, un nouveau rassemblement
approuve les statuts du
syndicat et une plate-forme
revendicative :

  • une baisse de 25 % des loyers ;
  • la rénovation des logements insalubres aux frais des propriétaires ;
  • la constitution de commissions d’hygiène contrôlées par les locataires.

Pour le syndicat, ces trois objectifs
doivent faire l’objet d’une loi
applicable à tout le pays, et non
d’accords particuliers
avec les propriétaires.

Il faut dire qu’à cette
époque la situation
du logement est ex -
plosive. La majorité
des patios de vecindad
 [1], où vit le prolétariat
de la capitale, se trouvent dans un état de surpopulation
et de délabrement avancé. Avec l’industrialisation
du pays, l’exode rural est massif et la demande de logements
dépasse largement l’offre. Les loyers peuvent
atteindre jusqu’à un tiers du revenu moyen d’un
ouvrier [2].

Un mouvement en pleine expansion

Pendant trois semaines, le syndicat
des locataires de Mexico
mène campagne tambour battant,
à raison d’un meeting par
jour, avec un succès croissant,
ses effectifs passant de 3 000 à
8 000 adhérents ! Structuré en comités d’immeubles, de pâtés
de maisons, de quartiers et d’arrondissements,
le syndicat ouvre
bientôt ses propres locaux, au
168, rue Netzahualcóyotl. Mais
cette grève des loyers, dont on
répand fiévreusement l’idée,
quand va-t-on la lancer ? Une
date est fixée : le 16 avril 1922.

Le jour dit, rendez-vous a été
donné devant le monumental
Hémicycle de Juarez, lieu symbolique
des grands rassemblements
politiques dans la capitale.
Plusieurs milliers de personnes
se pressent autour de trois tribunes
sur lesquelles se succèdent
les orateurs communistes.
Dans l’enthousiasme
général, on apprend que le
syndicat, pourtant
considéré comme
un pseudopode du
PCM, va bénéficier
d’un appui décisif :
la CGTM, centrale syndicaliste
révolutionnaire dominant le
mouvement ouvrier mexicain,
vient d’annoncer son soutien à la
lutte. C’est un succès politique
pour le PCM, jusqu’alors isolé,
coincé entre entre les anarchistes
et les réformistes de la Confédération
régionale ouvrière mexicaine (CROM).

Afin de tenir compte de ce précieux
renfort, le début de la grève,
prévu pour le 16 avril, est donc
différé au 1er mai. Dans les quinze
jours qui suivent, le syndicat
connaît en effet une croissance
exponentielle. Certains journaux
évoquent des milliers d’adhésions
quotidiennes, dans l’excitation
de la grande bataille qui s’annonce.
L’agitation redouble et,
dès le 23 avril, 5 000 personnes
manifestent spontanément contre
l’expulsion d’une vieille dame.

Arrive le jour fatidique. Le
1er mai, jour du lancement de la
grève, voit également l’élection
du comité central du syndicat des
locataires, qui apparaît plus que
jamais inféodé au PCM. Neuf
postes sur neuf sont occupés par
des communistes, dont sept
membres de la JC et le secrétaire
général du parti lui-même,
Manuel Diaz Ramirez.

Ce jour-là, 15 000 personnes
battent le pavé de la capitale
mexicaine : un chiffre impressionnant,
alors que les défilés ouvriers de la CROM
ou de la CGT peinent, en général, à réunir
5 000 manifestants. Le cortège,
PCM en tête, stoppe devant le
siège de l’Assemblée des propriétaires,
situé dans la luxueuse rue
Madero. Les orateurs y décrètent
officiellement la grève des loyers.
Ils annoncent aussi la rédaction
d’un contrat unique de location,
et appellent à créer des gardes
rouges pour empêcher les expulsions.

Le PCM, qui est encore dans
l’enfance, est marqué par un héritage
anarchiste que l’on retrouve
dans certaines pratiques d’action
directe du syndicat des locataires,
et même une certaine symbolique.
Ainsi, les dizaines de milliers de drapeaux
qui sont mis à disposition pour signaler les
immeubles en grève sont rouge et
noir, de même que les affiches
clamant « Syndicat des locataires
de la capitale : on est en grève, on
paie pas le loyer. Prolétaires de
tous les pays, unissez-vous. »

Un groupe de 900 ouvriers réhabilite 21 immeubles

Le syndicat applique également
une stratégie d’action directe de
masse, dont l’enjeu central est
d’empêcher les expulsions de
locataires grévistes : au 18 mai,
58 expulsions ont déjà été empêchées,
au prix d’affrontements
quotidiens avec la gendarmerie.
En parallèle, un groupe de 900
ouvriers réhabilite 21 immeubles
grâce à l’argent des loyers non
versés. L’argent, d’ailleurs, ne
manque pas : au zénith du mouvement,
plus de 37 000 locataires,
dans près de 2 500 immeubles,
sont affiliés au syndicat !

La grève se répand alors dans
les principaux centres urbains du
pays : aux syndicats des locataires
de Mexico et de Veracruz s’ajoutent
ceux de Guadalajara, de San
Luis Potosi, de Jalapa, d’Orizaba
et de Ciudad Juarez.

Cependant, la formidable
ampleur du mouvement de grève
à Mexico dépasse quelque peu le
syndicat des locataires. Celui-ci
est handicapé par un fonctionnement
pyramidal dépendant bien trop
d’un minuscule appareil dirigeant.
Les communistes, qui en tiennent les rênes,
déploient un activisme effréné :
283 meetings de rue sont tenus
entre le 17 mars et le 26 mai,
assurés par une poignée d’orateurs.
A lui seul, Luis Vargas Rea
prononcera 211 discours, soit
trois par jour en moyenne.

Une occupation cul-de-sac

Cet avant-gardisme à tout crin
va faciliter à la fois la division, la
récupération et la répression du
mouvement.

D’autre part, la CGTM cède à un
réflexe sectaire en lançant son
propre syndicat de locataires,
allant même jusqu’à exclure des
militants opposés à cette pure
velléité (le syndicat n’aura jamais
aucune réalité).

Dans cette ambiance délétère,
le rapport de force s’inverse et
les accords privés entre locataires
isolés et propriétaires se multiplient
– évidemment au profit des seconds.

Le 12 juin 1922, le syndicat des
locataires se lance dans l’occupation
du couvent de Los Angeles,
et se replie sur cette base arrière
tandis que le mouvement s’étiole.
Le syndicat connaît alors une
lente agonie, en se focalisant sur
la défense de ce lieu. Devenu une
coquille vide, délaissé par les
communistes, il rompra ses relations
avec le PCM en 1923.

Il n’y aura jamais de loi pour
protéger les locataires du Distrito
Federal de Mexico face à la cupidité
des trusts de propriétaires
immobiliers.

Le syndicat des locataires a certes
permis le lancement du mouvement
de grève, mais son centralisme
et son inféodation au PCM,
très éloignés des conceptions
fédéralistes du syndicalisme révolutionnaire,
l’ont vite affaibli.

Actuellement, avec plus de trois
millions de mal-logés en France
et des niveaux de loyers exorbitants
alimentant la rente capitaliste,
cet exemple de grève des
loyers (avec ses limites) peut être
une source d’inspiration. Aux
militants libertaires d’y insuffler
un esprit autogestionnaire et
démocratique, de se battre pour
l’unité et contre les tentatives de
récupération.

Julien (AL Alsace)


UN PARTI COMMUNISTE EN ROUGE ET NOIR

Après une sanglante décennie de
guerre civile – plus d’un million de
morts –, le Parti communiste mexicain
est fondé en novembre 1919, suite
à une conférence d’unification des
gauches socialistes. Ses débuts sont
cependant groupusculaires, avec une
vingtaine de membres.

Bien que cornaqué par l’émissaire
de l’Internationale communiste
Michel Borodine, le PCM n’est pas
servilement soumis à Moscou et subit,
à ses débuts, l’influence anarchiste.
Au point qu’en août 1920, une alliance
des syndicalistes révolutionnaires,
des anarchistes et des communistes
conduit à la création de la Federacion
Comunista del Proletariado Mexicano,
qui donnera naissance quelques
mois plus tard à la CGTM.

Ce rassemblement, hétéroclite en
apparence, illustre le poids non négligeable
de l’anarchisme parmi les travailleurs
mexicains, héritage de la
propagande de Ricardo Florès Magón
pendant la guerre civile (lire le dossier
spécial d’Alternative libertaire de
décembre 2010
). Le PCM des débuts,
très antiparlementaire, défend l’abstention électorale
et ne cherche pas à vassaliser les syndicats.

Il faut attendre décembre 1921 pour
que, sous l’effet de la normalisation à
l’oeuvre à Moscou, le PCM rompe
avec ce que Lénine taxait désormais
de « gauchisme ». Toutefois, l’influence
magoniste ne s’estompera que
lentement et, à l’époque de la grève
des loyers du printemps 1922, les
pratiques des militants communistes
en portent encore la trace.

Julien (AL Alsace)


« JE NE PAIE PAS ! : UNE BRÈVE HISTOIRE DES GRÈVES DE LOYER »

Action collective et
transgressive, réprimée
en conséquence, les grèves
de loyers jalonnent l’histoire
du mouvement social depuis
le XIXe siècle, sous l’effet
conjugué de l’urbanisation,
de l’industrialisation
et de l’immigration, intérieure
comme extérieure.

1839 : La grève de centaines
de paysans entassés et exploités
sur les terres du manoir de
Rensselaerwyck, à New York,
prend la forme d’une révolte
armée. Noyée dans le sang,
cette révolte ressurgira
dans d’autres propriétés
dans les années 1840.

Fin XIXe-début XXe : En France,
la Ligue des antipropriétaires,
animée par les anarchistes,
dont Joseph Tortelier, organise
des « déménagements à la
cloche de bois », permettant
aux locataires de quitter
leur logement sans payer
le terme échu et sans
se faire saisir leur mobilier.

De 1910 à 1925 : En France, l’Union
syndicale des locataires, animée
par le libertaire Georges Cochon,
transforme les « déménagement
à la cloche de bois » en
manifestations publiques,
et en fanfare. Pour faire
pression sur les pouvoirs
publics, des lieux symboliques
sont occupés par les mal-logés.

1915 : Jusqu’à 20 000 locataires
font la grève des loyers à
Glasgow, aboutissant à une loi
sur le contrôle des loyers.

1963-1965 : Le mouvement noir
mène des grèves de loyers
dans les quartiers déshérités.

Années 1970 : Des comités
de locataires autonomes
imposent des autoréductions
de loyers en Italie.

1975-1980 : Les résidents
d’une centaine de foyers
de travailleurs migrants
Sonacotra fondent le Comité
de coordination des foyers
en lutte. Les leaders
sont expulsés de France.


Lire les autres articles du dossier

[1Les patios de vecindad désignent un ensemble d’habitation
regroupant plusieurs immeubles autour d’une cour centrale
(patio) les faisant communiquer entre eux

[2En 2012, en France, le loyer représente 39% du revenu des 10% les plus pauvres...

 
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