Histoire de la pollution

Du Conseil de Salubrité au Haut Conseil pour le climat

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Depuis la prise de contrôle des instances de régulation des pollutions par les chantres du libéralisme au sein du Conseil de salubrité, en passant par le développement de l’hygiénisme et en se prolongeant dans la directive Seveso et le Haut Conseil pour le climat, jamais la doctrine du laisser-faire libéral n’a véritablement entravé le développement des industries polluantes au sein des quartiers populaires.

Nous clôturons ici une série de réflexion sur l’histoire de la pollution depuis le tournant de la Révolution française. Ainsi, nous avons dans un premier temps montré comment « la révolution de 1789 sonnera le glas de toutes les formes de régulation préexistantes ». [1] Puis comment, la création du Conseil de salubrité de Paris en 1802 inaugurera la gestion par les « experts » – en réalité des « scientifiques entrepreneurs » – des normes d’installation des industries. [2] Et enfin, comment « le Conseil de salubrité a servi pendant des décennies les intérêts de l’industrie en passant sous silence la question de la santé », se traduisant par la concentration des établissements insalubres dans les banlieues ouvrières et populaires. [3]

Apparition de l’hygiénisme

Le rapport du Conseil de salubrité de 1841 qui prétend « tirer les leçons d’une législation et d’une pratique certaines, embrassant toutes les parties de l’hygiène et de la salubrité publique, et rédigées de telle sorte que, toutes bien appliquées, elles doivent contribuer à la prospérité du royaume » entérine le fait que ce conseil est devenu une instance de développement de l’industrie tout au long du XIXe siècle, dans une logique de libéralisme économique affirmée.

« Une première ligne de fracture sépare les membres du Conseil de salubrité parisien, de grands savants écoutés par le pouvoir, de ceux des villes de province (puis des départements après 1851) qui finissent par se décourager de l’inutilité de leur action ». [4] Ce mouvement se prolonge jusqu’à la création de la Revue d’hygiène et de police sanitaire (1879). Mais la montée en puissance de l’hygiène publique à travers le siècle n’oppose pas les hygiénistes aux ingénieurs ou aux administrateurs, qui bien souvent sont les mêmes.

C’est dans le domaine de l’urbanisme que les théories hygiénistes ont connu le plus grand nombre d’applications : face aux transformations induites par la révolution industrielle, elles préconisent notamment d’ouvrir les villes « intra muros » souvent délimitées par d’anciennes fortifications afin de permettre une meilleure circulation de l’air et un abaissement de la densité de population. Les préfets Rambuteau et Haussmann à Paris mettront pour partie en pratique certaines de ces préconisations, notamment la création des transports en commun qui permettent à la ville de s’étendre. L’hygiénisme est également à l’origine du comblement de certains bras de fleuves (la Loire avec les comblements de Nantes, la Seine à Paris, le voûtement de la Senne à Bruxelles).

Au final, les hygiénistes, avec l’apport de la notion de grand air (axes dégagés dans les villes, parcs urbains), de sport et de compétition, ou de bien être par la nourriture, ont bien plus contribué à l’acceptabilité de la pollution dans les villes et en particulier dans les quartiers populaire, qu’ils n’ont remis en cause le développement industriel et ses nuisances.

La directive SEVESO

La directive européenne Seveso (1982) d’éloignement de la population des industries les plus dangereuses, n’a pas elle non plus fait véritablement bouger les lignes. En témoigne cette « marche pour la santé et la justice environnementale ». [5] Partie le 2 mai de Fos-sur-Mer, la Marche des cobayes a été organisée par une centaine d’associations afin d’alerter les pouvoirs publics sur les liens entre la pollution industrielle et la santé. Tout au long du parcours qui les a menés jusqu’à Bruxelles le 30 juin, les marcheuses et marcheurs ont fait halte dans des endroits emblématiques des scandales environnementaux : ils ont dénoncé les conséquences de la pollution des sols aux métaux lourds à Marseille et de celles du stockage des boues rouges à Bouc-Bel-Air. Le 9 mai, à Saint-Auban ils et elles ont tiré la sonnette d’alarme : en plus d’avoir été dangereuse pour les travailleuses et les travailleurs qui ont été exposé.es à l’amiante, l’usine chimique Arkema fait courir aux rivières voisines de lourds risques de pollution.

Dans cette lignée la « transition énergétique » fait figure de dernière arnaque en vogue : le slogan étatique de la création du Haut Conseil pour le climat le 27 novembre 2018 : « contre les inégalités, bâtissons une écologie populaire » ne doit pas nous tromper.

Ce Haut Conseil, soi-disant indépendant, est en fait soumis à France stratégie, nouveau nom de l’ancien Commissariat au plan, affilié directement au Premier ministre. L’État compte sur un tel conseil pour rendre la transition énergétique acceptable : au « menu » de cette instance figurent : une « approche pragmatique et rigoureuse », valorisant une « soutenabilité sociale et politique », mais surtout est rappelé la nécessité d’une rentabilité à l’international. On n’y trouvera, comme au bon vieux temps, aucune référence à la santé des populations.

Cette assemblée d’expert.es est composée comme toujours de « scientifiques, économistes, ingénieurs, et experts ». Leur but est de supprimer le charbon avec une fermeture de toutes les centrales d’ici 2022 tout en maintenant le pays en croissance. Cette vision est initiée politiquement par notre état nucléocrate qui souhaite voir revenir le règne de l’atome « pivot de la transition énergétique », et rendre à nouveau possible sa propagation à l’échelle européenne voir mondiale. En somme, il faut vendre nos produits pour créer de la croissance, et cette vision n’a que faire des contrecoups en terme de pollution.

Au final, décarboner l’économie a un but clair : tenter de faire survivre le capitalisme. Ni ici, ni ailleurs il n’est question d’améliorer les conditions de vie et la santé des travailleurs et des travailleuses.

Reinette noyée (AL Aveyron)

[1« Idées : La société face à l’industrie ! », Alternative libertaire d’octobre 2018.

[2« 1791 : les pollueurs légifèrent, le peuple paie », Alternative libertaire de novembre 2018

[3« 1810 : une gestion de la pollution se met en place », Alternative libertaire de décembre 2018

[4Le siècle des hygiénistes, Thomas Le Roux, 14 juin 2010

 
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