Politique

Écologie radicale : Attaquer le mal à la racine

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Face à la crise écologique majeure qui sévit déjà, l’écologie d’accompagnement du système, visant à poser quelques rustines sur les problèmes les plus voyants, n’est pas suffisante. Une écologie radicale, proposant une autre organisation de la société, est plus que jamais nécessaire.

L’époque actuelle est caractérisée par une incertitude écologique majeure. Avec le réchauffement climatique, l’épuisement global des ressources en énergies fossiles et en métaux [1], la destruction des sols liée à l’agriculture intensive et à l’urbanisation croissante, la pollution et la diminution des réserves en eau douce, la destruction accélérée de la biodiversité, entre autres réjouissances, ce sont bien les conditions de (sur)vie de l’humanité et de milliers d’espèces qui sont gravement menacées.

Contre la logique de croissance

Or les capitalistes en profitent, ouvrant de nouveaux marchés juteux dans les énergies renouvelables et certaines reconversions industrielles, instaurant des marchés de droits à polluer, et créant de nouveaux produits financiers basés sur les risques environnementaux [2].

Et derrière, la logique reste la même : la croissance, donc la surproduction, l’obsolescence programmée, le consumérisme, le dumping social et environnemental. Avec en toile de fond l’extension de la sphère marchande aux biens communs tels que l’eau, l’air, le patrimoine génétique du vivant (brevets sur les plantes, catalogue restrictif de semences échangeables ou commercialisables), qui prolonge le mouvement généralisé au niveau international de marchandisation des services publiques (éducation, santé, culture, transport). Et pour maintenir l’illusion que le système est sain, on rejette la faute de la crise écologique sur les individus, qui prendraient des douches trop longues et ne trieraient pas leurs déchets.

Pourtant, la conscience de l’imminence de la crise écologique, et les propositions pour l’éviter, existent depuis longtemps. Dès le milieu du XIXe siècle, les scientifiques constatent que l’industrialisation engendre la disparition des espèces, la modification du climat (notamment avec la déforestation), une pollution chronique, et plonge le prolétariat dans un état de santé désastreux.

Élisée Reclus (photo), géographe de renom et militant anarchiste de la fin du XIXe siècle, a été l’un des premiers à articuler cette prise de conscience écologiste avec une vision sociale. Il soulignait la responsabilité de l’organisation sociale de nos société (le capitalisme) dans les problèmes environnementaux, et la nécessité de repenser notre rapport à la nature pour construire une société basée sur la coopération et la complémentarité, au sein et ­entre les espèces, seule à même de préserver la nature et de redonner du sens à nos vies.

Cette vision globale (écologique et sociale) va être au cœur de l’écologie politique. Celle-ci émerge réellement comme mouvement à partir des années 1960 et condamne l’agriculture intensive, la logique techniciste symbolisée par le nucléaire, la prédation sur les ressources naturelles, la perte de sens du travail, la création de besoins artificiels par le capitalisme pour maintenir sa croissance, la confiscation du débat politique par les technocrates, etc. L’analyse est bien radicale : résoudre le problème à la racine, en sortant du capitalisme et de la technocratie qui l’administre. Car tant que la production est contrôlée par une élite ne visant que l’augmentation de ses profits, on ne peut pas sortir des contradictions écologiques et sociales qui se révèlent chaque jour plus catastrophiques.

Les actions menées sont elles aussi radicales, avec le recours à l’action directe pour occuper des sites ou saboter des machines, à l’image des bateaux de Greenpeace envoyés dans les années 1970 dans le Pacifique sud pour empêcher la réalisation d’essais nucléaires.

Mais les solutions proposées, la vision globale de la place de l’homme dans la nature, et les priorités d’action diffèrent selon les courants de l’écologie radicale. La division la plus flagrante se voit aux États-Unis dans les années 1980. Certains partisans de l’écologie profonde ont en effet tendance à idéaliser une nature vierge et pure que l’homme parasiterait, allant jusqu’à se réjouir des famines ou de l’épidémie de sida qui sévissent alors en Afrique. Ils s’attirent les ­foudres des partisans d’une écologie sociale, développée par Murray Bookchin et de tendance libertaire, qui martèlent que le problème n’est pas l’homme, mais l’organisation sociale des société humaines. A côté, d’autres mouvements mettent l’accent sur les questions de justice écologique, soulignant l’exposition spécifique des populations pauvres, et particulièrement afro-américaines, aux méfaits de l’industrialisation (pollutions, déplacements forcés).

La trahison des compromis

Au-delà de ces divergences théoriques et stratégiques, ­l’écologie radicale a été progressivement dévoyée à partir des années 1980 avec l’institutionnalisation de l’écologie. D’une part par les partis « verts » qui, de compromis en compromis pour accéder aux instances de pouvoir, vont abandonner toute radicalité. D’autre part par les ONG environnementales, dont beaucoup ont choisi d’accompagner le système pour limiter ses méfaits, lui permettant en fait de survivre. Les cas du WWF, ou de la fondation Nicolas-Hulot, sont emblématiques : sponsorisées par des multinationales, elles médiatisent des campagnes pour la protection des espèces en voie de disparition, ou la création de réserves naturelles, tandis que ces mêmes multinationales continuent d’exploiter à outrance les hommes et la planètes. Et enfin par la capacité du capitalisme à s’adapter et à absorber les revendications en les vidant de leur sens, avec l’essor du « capitalisme vert » et son pendant politique, le développement durable.

Heureusement, de nombreux mouvements sociaux rejettent cette écologie gestionnaire de la crise, et s’opposent fermement aux logiques mortifères du capitalisme, sur les gaz de schiste, les grands projets inutiles et imposés, les semences, ou en expérimentant des modes de vie alternatifs. Et la plupart des organisations politiques anticapitalistes intègrent de plus en plus cette dimension écologique dans leurs revendications et leur projet de société.

Car l’écologie avaleuse de couleuvre de type Europe écologie-Les Verts n’est pas suffisante, et il faut renouer avec une écologie radicale telle que la concevait un Élisée Reclus, un Bookchin ou un André Gorz. Une écologie qui défende une organisation sociale décentralisée, coopérative, égalitaire et autogérée, assurant dans les limites naturelles des écosystèmes la satisfaction des besoins sociaux des individus émancipés et libres de choisir leurs activités productives et de loisir. Œuvrons au renforcement de ces dynamiques, et à la diffusion de cette écologie radicale, pour libérer la planète, les hommes et les femmes, de toute forme de domination !

Jocelyn (AL Gard)

[1]  Voir P. Bihouix et X. de Guillebon, Quel futur pour les métaux ?, EDP Sciences, 2010

[2] R. Keucheyan, « Quand la finance se branche sur la nature », Le Monde diplomatique, mars 2014

 
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