Edito : Le mouvement antiguerre à un tournant

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De Sydney à New York, de Madras à Rio, en passant par Beyrouth, Athènes, Zagreb, Paris ou encore Tokyo, plus de dix millions de personnes ont occupé la rue le 15 février pour dire non à la guerre contre l’Irak. Un mouvement de masse qui montre que la mobilisation internationale est possible et nécessaire pour empêcher cette guerre. Les manifestations les plus importantes ont d’ailleurs eu lieu dans les États européens alignés sur la position de l’administration américaine : 1 million de personnes en Grande-Bretagne ; 4 millions en Espagne, 3 millions en Italie. En France c’est notamment le travail des comités antiguerre et de solidarité avec le peuple palestinien entamé depuis plusieurs mois qui a rendu possible la construction d’un véritable mouvement antiguerre qui avait fait défaut lors de l’intervention militaire contre l’Afghanistan. On retrouve dans ces mobilisations bien des ingrédients qui font le dynamisme et la force du mouvement altermondialisation : coalition multiforme (associations, syndicats, formations politiques), jeunes présent(e)s en nombre, collectifs de base, actions directes (notamment aux États-Unis). La date du 15 février a d’ailleurs été retenue comme journée de manifestation internationale lors du Forum social européen à Florence en novembre dernier. A l’instar du mouvement altermondialisation, la mobilisation antiguerre est traversée par des logiques contradictoires. Si la bataille du nombre est incontestablement gagnée, celle autour du contenu politique sera décisive.

Les libertaires sont présent(e)s dans le mouvement contre la guerre, ils ont participé activement à la journée du 15 février un peu partout dans le monde et contribuent, aux côtés d’autres courants radicaux, à la mobilisation sur des bases internationalistes et anticolonialistes, tout en étant très clair(e)s sur la dénonciation du régime de Saddam Hussein. Alternative libertaire a pris l’initiative d’un appel libertaire international contre la guerre qui rassemble plusieurs dizaines d’organisations.

À l’opposé un pôle nationaliste, pour qui seuls l’Irak et les terroristes désignés comme tels par les États occidentaux méritent d’être désarmés, s’affiche ouvertement. Il s’incarne notamment dans l’appel du journal Marianne « Contre la guerre de Bush, pour la démocratie en Irak (et contre le terrorisme) » signé entre autres par la CFDT et Philippe de Villiers. L’opposition de circonstance de la France et l’affrontement diplomatique avec les États-Unis, relayés par de nombreux médias (de la même manière complaisante qu’ils applaudissaient à l’unisson des gouvernements d’alors les bombardements sur Bagdad en 1991 et plus récemment sur Kaboul), ne doivent pas faire illusion. Notre refus de la guerre ne saurait signifier un ralliement à la position du gouvernement français.

Les drapeaux bleu, blanc, rouge brandis dans les manifestations comme les appels au président Chirac pour qu’il utilise son veto au Conseil de sécurité de l’ONU ne sont pas les nôtres. La France n’est pas en reste dans le soutien aux guerres coloniales de Poutine en Tchétchénie et de Sharon en Palestine, elle figure en bonne place au palmarès mondial des fabriquants et exportateurs d’armes.

L’État français assume pleinement son rôle de puissance impérialiste : la hausse du budget de l’armée, la construction d’un deuxième porte-avion, l’intervention militaire en Côte d’Ivoire comme la participation d’entreprises françaises au pillage des richesses et à l’exploitation des peuples du tiers-monde s’inscrivent dans le processus de recolonisation et de remilitarisation du monde mené par les grandes puissances. Il faut également inscrire ce mouvement dans la durée. En effet avec la doctrine de « guerre préventive » préconisée par Bush nous risquons d’assister à une succession d’attaques contre des pays militairement plus faibles débouchant sur la mise en place de véritables protectorats américains aux quatre coins du monde.

Le prochain G8, sommet des huit chefs des États les plus puissants du monde se tiendra à Évian en juin prochain. On y retrouvera côte à côte le duo « pacifiste » du moment Chirac/Poutine et le tandem belliciste Bush/Blair, tous unis cette fois-ci pour imposer la loi des plus forts au reste du monde. La mobilisation anti-G8 est l’occasion pour les forces anticapitalistes, et notamment les libertaires, de s’exprimer et d’agir contre cet ordre mondial fauteur de guerre.

Alternative libertaire, le 20 février 2003

 
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