syndicalisme

Toulouse : Un collège contre le mépris de classe

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Contre la fermeture de deux collèges toulousains, la lutte s’organise au Mirail et à la Reynerie. Les femmes du quartier sont en première ligne.

Face au mépris de classe, à la violence politique et aux propos racistes des « décideurs » et de leurs porte-parole, la lutte s’organise dans le quartier du Mirail contre la fermeture des collèges Badiou et Bellefontaine : la lutte a été lancée majoritairement par les femmes de ce quartier. Si ce projet aboutit, les 16.000 habitantes et habitants de la Reynerie et de Bellefontaine vivront sans collège pendant plusieurs années ; ils et elles devront ainsi envoyer leurs enfants dans des établissements éloignés, sans que les conditions d’accueil soient garanties. Derrière ce projet se dissimule une stigmatisation violente des quartiers populaires, un mépris des citoyennes et citoyens qui y vivent, une volonté assimilatrice néocoloniale. Interview de Fanny, enseignante au collège Badiou et militante SUD Éducation 31.

Alternative libertaire : Qui est à l’initiative de ce projet et quels sont ses objectifs ?

Fanny : Ce projet a une dimension nationale et locale. Au niveau national, il s’inscrit dans un vaste plan de mixité sociale et dans le cadre de la mobilisation de l’école pour les valeurs de la République. En France, 84 établissements vont subir des expérimentations sous l’étiquette de mixité sociale, mais constituant une attaque en règle contre l’éducation prioritaire.

Au niveau local, la mise en place de ce plan a été déléguée aux conseils départementaux. À Toulouse, l’expérimentation, considérée comme la plus ambitieuse, consiste à fermer deux collèges dans le quartier le plus défavorisé de la ville, Badiou à la Reynerie et celui de Bellefontaine, en les vidant progressivement de leurs élèves : en 2017, suppression des 6e, puis des 5e l’année suivante et, en 2019, fermeture complète du collège Badiou. Au collège de Bellefontaine la fermeture débuterait en 2018.

Le conseil départemental justifie cette fermeture sous le prétexte de l’échec de l’éducation prioritaire et de la mixité sociale, arguant le fait que ce quartier est « une bombe à retardement » et qu’il y a un devoir de « civilisation de la République ». Ces collèges, le conseil départemental les a laissés crever sans travaux de rénovation depuis des années…

Le projet prévoit la construction éventuelle d’ici quatre à cinq ans d’un nouveau collège, mais qui n’est pas du tout assurée : le terrain n’est pas acheté et le budget pas garanti. En plus, si cet établissement voit le jour, il ne serait pas en éducation prioritaire puisque le but est de faire de la mixité sociale, critère pris en compte dans l’attribution de l’appellation « éducation prioritaire ». Entre-temps, les élèves vont être envoyé.es, selon leurs adresses, dans des établissements plus privilégiés du centre-ville ou de la banlieue plus éloignée amenant certains élèves à faire 55 minutes de trajet pour rejoindre leur établissement de substitution.

Ce projet constitue une attaque, concertée et bien dans l’air du temps national contre l’éducation prioritaire dans son ensemble. Toutes les écoles qui nous desservaient vont perdre leur statut d’éducation prioritaire d’ici deux ans. Il s’inscrit également dans une attaque plus globale contre les quartiers populaires. Dans le quartier de la Reynerie, si tu enlèves l’école et le collège, il n’y a plus rien. Ils vont d’ailleurs bientôt faire sauter la CAF.

Quelle forme a prise la mobilisation ?

Fanny : La mobilisation s’est appuyée sur une assemblée parents-enseignants-habitants qui existait déjà depuis de nombreuses années et qui prend de l’ampleur à chaque mobilisation. Elle est essentiellement constituée d’habitants et habitantes et de parents d’élèves. Nous sommes trois à quatre enseignants à y aller à chaque fois. Cette assemblée est très intéressante car elle propose un cadre de lutte réellement autogéré par les usagers et par les travailleurs du service public. C’est à travers cette assemblée que l’on a organisé de grosses manifestations dans le quartier (lors des grèves des 31 janvier et 2 mars) qui n’avaient pas eu lieu depuis les bombardements de Gaza. Le 30 mars 2017, on a également organisé une occupation pacifique du collège dans la journée où n’importe qui pouvait venir assister aux cours.

Nous avons déjà fait cinq journées de grèves mais globalement nous ne voulons pas moins d’école mais plus d’école : c’est un peu le slogan de l’assemblée. Nous n’avons pas envie de priver les élèves d’une scolarité qu’on est en train de défendre.

Quelle a été la mobilisation des enseignants et enseignantes face au projet ?

Fanny : À ce niveau, c’était plus compliqué. À Badiou, quand on a eu l’annonce au début, plusieurs d’entre eux et elles n’y croyaient pas. Cela fait des années que le collège doit être détruit et qu’il ne se passe rien. En plus, derrière ce projet, il y a beaucoup de bons sentiments comme la mixité sociale. Puis, la situation a évolué lorsque le projet s’est précisé et que les représentants du conseil départemental ont fait preuve d’une arrogance et d’un mépris incroyable à notre égard. Ils se sont appliqués à nous dire que notre collège était tout pourri, qu’on ne pouvait pas faire cours et qu’il y avait de la violence tout le temps.

Finalement, avec l’opposition d’une majorité de parents et face au mépris des décideurs, la majorité du corps enseignant du collège est aujourd’hui opposé à la fermeture du collège.

Par contre, au collège de Bellefontaine, les militantes et militants ont plus difficultés à déclencher une mobilisation car ils n’ont pas d’aussi bons rapports que nous avec les parents. De plus, l’association de parents d’élèves est tenue par une personne complètement à la botte du PS qui passe beaucoup de temps à diviser les enseignants et les parents. C’est dommage car a Bellefontaine je suis sûre qu’il y a des parents opposé.es au projet mais le cadre institutionnel associatif représenté est gangréné par les enjeux de pouvoir.

Et quelle a été la réaction des syndicats ?

Fanny : La CFDT, l’Unsa et la FSU sont pour le projet mais seul le syndicat majoritaire, à savoir la FSU, milite pour sa mise en place. C’est un obstacle que l’on rencontre lorsqu’on va faire la tournée de toutes les écoles primaires concernées ou dans les établissements d’accueil dans les différents collèges. En revanche au niveau des syndicats opposés au projet, il y a SUD Éducation mais aussi FO et la CGT. C’est un cadre intersyndical intéressant qui en fait était celui de la lutte contre la loi travail.

Quel est l’état actuel de la mobilisation et quelles sont les perspectives de lutte ?

Fanny : Pendant les vacances d’avril, il va y avoir des sessions de porte à porte comme on en fait depuis quelques mois, enseignants, enseignantes et parents, pour faire signer une pétition et informer notamment les parents d’élèves de CM2 sur le projet qui a été mis en place sans aucune concertation avec les principaux concernés, les parents d’élèves. Un recours en justice a également été déposé pour demander une annulation de la procédure, en espérant au moins gagner du temps afin de bloquer la suppression des sixièmes l’an prochain. À terme, on pense également déposer un recours en justice sur le fond de l’affaire en attaquant le conseil départemental et le rectorat pour discrimination. Des habitantes et habitants du quartier et des parents d’élèves travaillent actuellement sur cette question avec une avocate.

Propos recueillis par Caesar (AL Toulouse)

Photo : manifestation en janvier 2017. cc DDM

 
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