Entreprises : La reprise en main, dans l’air du temps

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Face aux menaces de fermetures, des projets de rachat d’entreprises par leurs salarié-e-s éclosent ici ou là. Des démarches légalistes et limitées, certes. Mais qui peuvent préfigurer des actions plus brutales. Dans tous les cas, ce sont les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes qui agissent, et c’est encourageant.

Il n’aura pas échappé aux libertaires, et plus généralement aux autogestionnaires, que la question de la reprise de l’outil de travail refait surface ces derniers temps. On a parlé de Fralib (agroalimentaire, Bouches-du-Rhône) et de SeaFrance (transport maritime, Nord). On a même vu Sarkozy encourager hypocritement les salarié-e-s de SeaFrance à racheter leur entreprise, alors que, par derrière, l’État, via la maison-mère SNCF, faisait tout pour saboter le projet de Scop [1].

Mais la question de la reprise s’est aussi posée dans d’autres entreprises comme Lejaby (textile, Haute-Loire), Still (matériel industriel, Oise) ou Petitjean (métallurgie, Aube). Le 2 février, elles ont dépêché des délégués à une journée d’étude sur ce thème organisée par le réseau Agir pour une économie équitable (AP2E).

Droit de préemption

Le réseau AP2E planche sur une proposition de loi visant à conférer aux salarié-e-s un droit de préemption en cas de cession de leur entreprise, pour un rachat collectif. L’idée a fait dresser l’oreille des salarié-e-s de certaines entreprises en lutte, mais elle vise surtout, pour AP2E, les « 700.000 chefs d’entreprise [qui] vont partir en retraite dans les années qui viennent. Trois millions de salariés sont directement concernés, mais aussi des territoires entiers » [2]. Le PCF a annoncé vouloir s’emparer d’une telle proposition de loi.

On se permettra d’émettre deux réserves. Une réserve « comptable » tout d’abord. On a le droit d’être prudent quand on imagine les sommes folles que de simples salarié-e-s seraient contraints de débourser pour racheter légalement leur entreprise, au risque de tout perdre dans un retournement de conjoncture et une faillite… On a le droit aussi de trouver injuste que des salarié-e-s aient à « racheter » quoi que ce soit alors que c’est leur travail qui, pendant des années, a déjà payé l’investissement productif, les machines, les locaux… et enrichi les propriétaires.

Une telle proposition de loi aurait un sens si elle comptabilisait la richesse produite par chaque salarié-e depuis son embauche, et la déduisait de la somme à débourser pour le rachat… On verrait qu’un certain nombre de boîtes ont déjà été largement « payées » par leurs salarié-e-s.

Contre-exemple et contre-pouvoir

Mais on peut émettre également une réserve « qualitative ». C’est que la propriété coopérative d’une entreprise ne signifie pas automatiquement son autogestion.

La Scop n’est qu’une forme juridique. Elle confère une voix à chaque sociétaire – quel que soit le nombre de parts qu’il ou elle détient – dans les décisions de l’entreprise. Mais les Scop peuvent aussi avoir des salarié-e-s non sociétaires, sans aucun pouvoir. Et bien souvent, elles reproduisent la hiérarchie classique : ingénieurs et « coordinateurs » assument la direction de facto, ouvrières et ouvriers acquiescent. C’est le schéma le plus commun, et il n’est donc pas illogique que la plupart des Scops le reproduisent.

Celles qui font l’effort d’aller à contre courant, en portant attention à la démocratie, en remettant en cause la hiérarchie manuel/intellectuel, en égalisant les salaires, ont donc d’autant plus de mérite.

Malgré ces deux réserves, on ne peut que se réjouir de voir la reprise de l’outil de travail revenir dans le débat public, même par un biais légaliste. Pour les travailleuses et les travailleurs, en lutte ou non, la reprise de la boîte peut être une aventure collective pleine de sens, en tout cas beaucoup plus enthousiasmante que la perspective de l’isolement à Pôle emploi. Et actuellement, tout ce qui ne dépossède pas les travailleuses et les travailleurs de leur capacité d’action est bon à prendre.

Aux révolutionnaires libertaires de rappeler quelles sont les limites imposées par le cadre capitaliste. L’autogestion de l’outil de travail ne peut être un but en soi. Pour construire une alternative globale, il est crucial que les entreprises autogérées, qui peuvent faire figure de contre-exemples à la gouvernance capitaliste et étatiste, restent connectées au mouvement syndicaliste qui, lui, fait contre-pouvoir face au patronat. Une telle connexion est un des enjeux de la Foire à l’autogestion programmée à Montreuil (93) les 23 et 24 juin prochains.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

[1En 2010, la Confédération générale des Scop (CGScop), pour mieux refléter la diversité des Scop, a changé la signification de l’acronyme. Celui-ci désormais ne signifie plus société coopérative ouvrière de production, mais société coopérative et participative. Un choix de vocabulaire bien dans l’air du temps…

[2« Un droit de préemption par les salariés », L’Humanité du 9 janvier 2012.

 
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