Entretien

Camille (zadiste) : « Notre objectif, c’est la gestion collective de ce territoire »

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À Notre-Dame-des-Landes, le projet d’aéroport inutile n’est plus qu’un souvenir. L’enjeu est à présent la pérennisation des cultures amorcées par des squatteuses et squatteurs devenus paysans. Ils et elles sont épaulé.es dans leur démarche par des agricultrices et agriculteurs qui ont participé à la lutte. Comment l’alchimie a-t-elle opéré ? Camille [1], installé sur la ZAD depuis 2012, raconte.

Alternative Libertaire : Peux-tu nous résumer en quelques mots ton arrivée sur la ZAD ?

Camille : Je suis arrivé en 2012 un peu avant la manif de réoccupation. Nous étions une bande de potes. Nous avons construit une cabane en kit pour la manif de réoccupation. Je ­m’étais dit que je resterai un peu pour voir comment fonctionnait la ZAD. Mais je ne suis jamais reparti.

Jusqu’à cette année, la première motivation de l’occupation c’était une résistance au projet d’aéroport. Mais au fur et à mesure, de 2012 à 2018, s’est construit sur la ZAD une vie collective qui a fait évoluer les perspectives.

L’objectif de l’occupation c’était d’abord d’empêcher les travaux. Et puis il y a eu une rencontre très forte entre le mouvement d’occupation et le collectif Copains, c’est à dire les paysans solidaires de la lutte contre l’aéroport. Entre nous il y avait déjà des éléments communs de discours sur l’usage des terres. Mais la rencontre a permis de vérifier qu’au niveau des pratiques de lutte d’action directe, nous étions en phase. Les barricades et les actions communes pour ralentir les expulsions et les destructions d’habitats l’ont démontré.

En janvier 2013 les paysans de Copains deviennent squatteurs au travers de l’occupation de la ferme de Bellevue. L’assemblée « Sème ta ZAD » s’est alors créée, regroupant Copains, le mouvement d’occupation et l’ADECA [2] : pour empêcher que les terres soient récupérées par des cumulards pour des agrandissements ; pour créer des points de vigilance par l’activité de mise en culture ; et enfin pour produire de la nourriture pour la lutte contre l’aéroport et les luttes en général. ­L’agriculture devenait un moyen d’occuper la zone à défendre et des squatteurs et squatteuses sont devenus paysans et paysannes.

De cette assemblée ont émergé différents groupes de production et plus tard un groupe de gestion du bois et de la forêt pour produire du bois de chauffe et du bois d’œuvre ; une menuiserie s’est créée ; un groupe s’est attelé à la réparation des outils agricoles et des tracteurs.

D’autres regroupements ont pris en charge les outils essentiels à la lutte. Je pense à la radio, ZAD News, journal distribué dans tous les lieux de la ZAD… Par ailleurs, un ensemble d’assemblée imbriquées les unes dans les autres a organisé la lutte de façon autonome.

Pourrais-tu dire quelques mots du réseau des cagettes ?

La lutte contre l’aéroport était héritière des luttes de Loire-Atlantique et en particulier de toutes ces luttes contre l’expropriation de terres agricoles et la création de projets destructeurs et inutiles : Cheix-en-Retz, La vigne Marou, Plogoff, Le Carnet [3]... Cette histoire particulière trouve ses racines dans la création du mouvement des Paysans travailleurs [4] et l’alliance tissée entre travailleurs de la ville et de la campagne. Les opposantes et opposants à l’aéroport sont aussi les héritiers de ces luttes-là.

En 2016, à la faveur du mouvement contre la loi Travail, des occupantes et occupants ont rencontré des salarié.es en lutte. Des complicités ont commencé à naître. Citons la rencontre avec la CGT AGO du site de l’aéroport existant. Lors d’une grosse manifestation le 31 mars 2016, des contacts se sont noués. Quelques habitantes et habitants de la ZAD sont venu.es au blocage de l’aéroport le lendemain. Et lors du blocage suivant, nous sommes venu.es à plus de cinquante sur un double mot d’ordre : contre la loi Travail et contre la délocalisation de l’aéroport.

Nous défendions ensemble des intérêts communs. Il s’agissait d’une véritable convergence des luttes. Dans notre expérience de lutte contre l’aéroport nous savions que sans soutiens matériels nous étions morts. Nous avions conscience de l’importance d’un soutien tel pour renforcer notre détermination à lutter.

Aussi, pour approfondir les liens tissés avec des syndicalistes, nous avons proposé, en août 2017, de créer la Cagette des terres, autour d’un groupe de paysannes et paysans qui soutiennent les luttes sociales. La Cagette c’est aussi des vigies dont le rôle est de créer le lien avec salarié.es en grève, squats de sans-papiers, facs occupées par des étudiantes et étudiants. Et enfin des cotisants et cotisantes solidaires pour financer les actions.

La dynamique a pris dès le mois de septembre. Un exemple très fort a été la grève de dix-huit jours des postiers de Saint-Herblain. Au début, nous avons expliqué notre démarche. Ils et elles en ont parlé à leur AG. Le lendemain nous sommes venu.es avec des petits-dej’, café et thé, mais aussi des productions de la ZAD, galettes, fromages, pâtés, confitures, miel… La discussion commune a tourné autour du blocage du bureau de poste. Le lendemain, nous sommes arrivé.es avec deux tracteurs. Je pense que cela a contribué à permettre à cette lutte de durer.

Pour conclure, comment définirais-tu l’articulation entre votre combat contre la société capitaliste et votre projet collectif d’une alternative de vie et de production sur la ZAD ?

L’histoire des fiches individuelles [5] déposées à la préfecture, c’est un schmilblick administratif qui nous a permis de sauver tout ce qu’on pouvait. Mais notre objectif, c’est la gestion collective de ce territoire, c’est de faciliter l’accès à la terre, pour l’agriculture, l’habitat ou l’organisation de la lutte.

Les communs, c’est ce qui nous réunit. Au-delà de l’accès à la terre, c’est l’accès à l’eau, à l’électricité, les communs ce sont nos structures politiques : radio, ZAD News, nos assemblées. C’est aussi le non-marché [6] tous les vendredis, les boulangeries, la brasserie, la menuiserie, les ateliers de réparation...

Cela nous permet d’agir à plusieurs niveaux : par la production matérielle de nourriture pour soutenir les luttes. Nous avons ainsi pu envoyer plusieurs tonnes de patates à Calais, à Bure, à Sivens, dans des squats de sans-papiers. Nous organisons régulièrement des banquets lors des manifs...

L’auto-organisation sur un territoire permet d’expérimenter concrètement des modes de vie et une organisation de la vie politique en dehors de l’État capitaliste. La réappropriation de la gestion des conflits, voire des violences entre nous, sur une logique de réparation et non de punition – en dehors des institutions de l’État basées sur une gestion policière à caractère raciste, sexiste et de classe – en fait partie.

Enfin je voudrais dire que cette auto-organisation de la vie collective permet de dégager du temps pour les luttes sociales : réfléchir, lire, échanger, s’organiser… et agir avec des pans de la société très différents de nous : luttes syndicales, lutte des sans-papiers, collectifs justice et vérité contre les violences racistes de la police.

Propos recueillis par Jacques Dubart (AL Nantes)

[1Prénom « générique » que les occupantes et occupants de la ZAD utilisent « à l’extérieur » du site.

[2Adeca est une association regroupant les paysannes et paysans historiques opposé.es au projet d’aéroport.

[3Des projets de centrales nucléaire abandonnés.

[4Syndicat paysan créé dans les années 1970 par des dissidents de la FNSEA, et l’un des mouvements fondateurs de la Confédération paysanne.

[5Quarante « fiches » de projets économiques sur la ZAD ont été déposées en mai à la préfecture de Loire-Atlantique, débouchant aujourd’hui sur des baux d’occupation précaire.

[6Marché « à prix libre ».

 
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